Procès de Vauvert : le zèle de SOS Racisme

Publié le par Sylvain Saint-Martory

Procès Vauvert : le zèle de SOS racisme


Société 6 décembre 2000 :

Les témoignages recueillis par l'association s'effondrent.

VITAL-DURAND BRIGITTE


Nîmes, envoyée spéciale


«Sales Arabes, je vais vous tuer», aurait lancé Joël Elie avant de pointer son fusil et de tirer sur Mounir Oubajja qui s'approchait trop près de sa belle voiture. «Sale raciste, ta gueule», lui aurait répondu le jeune homme, avant de mourir atteint d'une balle au poumon.


Le crime de Joël Elie, commis dans la nuit du 16 mai 1999 à Vauvert (Gard), était-il un crime raciste? Quatre témoins l'ont assuré. Noir sur blanc. Ils ont détaillé les injures dans des attestations écrites destinées à la justice, et recueillies sur place, deux jours après la mort du jeune homme, par Samuel Thomas, vice-président de l'association SOS Racisme. Les auteurs des attestations, une jeune femme et trois garçons, ont été appelés à témoigner hier devant la cour d'assises de Nîmes qui juge Joël Elie pour meurtre. Et là, debout à la barre, sous les regards du président, de l'avocat général, dans le silence de la cour, et après avoir juré «en leur âme et conscience» de dire «toute la vérité», aucun des quatre témoins n'était plus certain de rien.


«Plainte farfelue». C'est le président qui a annoncé en pleine audience que l'avocat de la défense, maître Jean-Robert Nguyen Phung, avait porté plainte contre X pour subornation de témoins. L'affaire est en cours d'instruction. «C'est une plainte complètement farfelue», s'est aussitôt défendu maître Francis Terquem, avocat de la famille Oubajja, et de SOS Racisme. «Il ne s'agit pas de faire le procès de SOS Racisme», a ajouté le magistrat. Il n'empêche...


Deux jours avant la mort de Mounir Oubajja, le 14 mai 1999, des coups de feu avaient été tirés à Vauvert, qui avaient fait cinq blessés parmi la population jeune et arabe de la cité des Bosquets. Depuis des semaines, une petite guerre opposait ceux de la cité HLM aux habitants de la vieille ville de Vauvert, où on ne voulait pas d'eux, ni sur la place du centre-ville qu'ils squattaient, ni dans les cafés où on ne les servait plus. La nuit, des émeutes éclataient sporadiquement. Les voitures étaient brûlées. Les gendarmes et la police municipale débordés. Ce dimanche 16 mai, à 4 heures du matin, la mort de Mounir Oubajja, arabe, jeune, habitant de la cité HLM et tué par un Blanc, venait en point d'orgue, comme une ultime provocation. Si le crime était raciste, il serait plus tragique encore. Et l'histoire plus édifiante sur les sales mœurs des habitants de Vauvert.


Bredouillement. Leila Ben Saïd s'approche la première. Elle habite juste à côté. Elle a entendu le coup de feu, est sortie de chez elle. A la barre, elle maintient. Oui, elle a entendu le tireur et la victime échanger des «injures». Elle est «formelle», elle insiste: «Ce que j'ai écrit, c'est la vérité.» Pressée de questions par l'avocat général ­ qui ne croit pas une seconde à la véracité des attestations recueillies par SOS Racisme ­, elle bredouille, dit qu'elle a «paniqué», qu'elle «s'est embrouillée». «Vous vous êtes laissé impressionner!», achève l'avocat général. Et Leila, piteuse: «Excusez-moi.» La jeune femme n'arrive à se souvenir d'aucune «injure» précise, d'aucun mot échangé entre le tueur et sa victime. Alors, l'avocat de la défense se lève, commence à faire lecture d'une déposition de Leila, qui a été entendue par les enquêteurs après avoir rédigé son attestation: «Deux ou trois jours après la mort de Mounir Oubajja, une réunion s'est tenue, chez les Oubajja, il y avait un homme venu de Paris, prénommé Samuel, qui nous demandait de faire des attestations...» D'un bond, Francis Terquem se lève du banc des parties civiles, interrompt son confrère. Il veut se défendre, donner sa version, que la cour puisse entendre Samuel Thomas, présent dans la salle d'audience. Le président ne lui laisse pas la parole. Et n'entendra pas le vice-président de l'association.


Mohamed Belaiche, deuxième témoin, deuxième attestation. Il a 20 ans. Le président attaque: «Vous avez écrit: "Nous surprîmes le tireur en train de faire des injures racistes."» Le jeune homme répond: «J'avais écrit cette lettre suite à la colère. J'ai jamais entendu de tels propos de la part de monsieur Elie.» Francis Terquem se lève à nouveau: «Est-ce qu'on vous en a dicté les mots?» Il jure que non: «J'ai rédigé cette attestation de plein gré. Dans l'appartement, j'avais entendu: "Ecrivez avec vos propres mots."» Quand l'avocat de la défense lui relit la déposition ultérieure qu'il a livrée aux gendarmes, où il disait «j'ai été abusé par le représentant d'une association», Mohamed Belaiche est perplexe: «Qu'est-ce que ça veut dire, abusé?»


«Sur les nerfs». Voilà Youssef Errik, le troisième. Lui aussi habite les Bosquets. Lui aussi était là. Il a entendu le coup de feu, vu Mounir s'écrouler. Et rédigé son attestation. Le président: «Leila Ben Saïd a entendu Mounir dire "sale raciste"....» «J'y étais, et j'ai pas entendu ça», lâche le garçon. S'il a rédigé cette attestation, c'est parce qu'il était «sur les nerfs», dit-il. «Sur le coup, j'avais peur...»


Samir Ben Saïd habite aujourd'hui à Nîmes. Pour des raisons indépendantes de l'affaire, un tribunal correctionnel lui a interdit de résider à Vauvert. Mais il est de la cité. Mounir est mort dans ses bras. Il a rédigé et signé la quatrième attestation contestée. Il savait qu'elle était destinée à la justice, il a fourni la photocopie de sa carte d'identité. Debout à la barre, il commence: «Monsieur Elie aurait pu être auprès de sa femme, plutôt qu'auprès de sa fenêtre à surveiller sa voiture.» L'avocat général lève les yeux au ciel. Le président s'agace. Dans son attestation, Samir Ben Saïd a affirmé que Joël Elie, après avoir tiré avec son fusil posté à une fenêtre de son appartement, «était resté à son balcon et avait insulté les jeunes de la façon suivante: "Sales Arabes, je vais tous vous tuer."»


Hier, il a témoigné sous serment que Joël Elie est resté muet: «Il n'a rien dit, il a tiré.» «Avez-vous entendu des injures échangées?», insiste le président. «Non, non, non, et non», répond Samir Ben Saïd.

 

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