Constructions auxiliaires et applicabilité au monde des choses

Publié le par Sylvain Saint-Martory

         
 
Dans les précédentes publications a été précisé ce qu’il faut entendre par « constructions auxiliaires », à savoir des fictions qui n’ont aucune réalité « chosique » dans notre monde, ainsi qu’il en va des chiffres de l’arithmétique, des lettres de l’algèbre, des figures de la géométrie, des atomes, etc.
 
 
Il reste à expliquer pourquoi ces constructions auxiliaires, ces fictions, s'accordent à notre réalité, à notre monde des choses, à notre expérience des sens ; comment peut-on expliquer qu'elles sont applicables dans la vie pratique, et même infiniment utiles ?
 
 
L'explication de Brunner est la suivante: expérience des sens et pensée, les choses et la pensée, ne se trouvent pas entre elles dans une relation d’opposition. Il n’est pas vrai que nous voyons "d'abord" une chose et lui attribuons "ensuite" certaines propriété ; nous n'avons pas "d'abord" une chose isolée, et nous ne formons pas "ensuite" un concept. Ni les concepts ne proviennent des choses, ni les choses ne proviennent de nos concepts, de notre penser. Il n'y a pas non plus de relation opposée entre la "nature" et notre penser ; notre penser abstrait est aussi naturel pour nous que l'expérience de nos sens - ou expérience première : les deux sont notre vie, les deux constituent ensemble l'entendement pratique, c'est-à-dire la pratique de notre vie, et ceci signifie que nous maintenons notre existence avec les deux.
 
 
Seule la conception traditionnelle - erronée - que la nature (notre monde des choses) et notre penser s'opposent, autrement dit que notre penser abstrait est autre chose que la nature, à savoir le moyen de la connaître, seule cette croyance que notre penser abstrait devient quelque chose "existant à l'extérieur de la nature" conduit à se demander comment il est possible que nos pensées abstraites et nos concepts s'avèrent applicables et s'accordent au monde donné dans l'expérience première.
 
 
L'abstraction scientifique est une autre expérience du même monde ; cette expérience peut être désignée comme celle d'un niveau plus élevé, parce qu’elle est non seulement l’expérience individuelle de chacun, mais au-delà cette expérience est faite par l'humanité dans son ensemble, autrement dit par l'espèce humaine. 
             
    
Quand nous découvrons les lois de la nature avec notre penser scientifique abstrait, nous n'avons pas, à proprement parler, découvert ainsi  des lois  ; autrement dit les lois de la nature ne sont pas des instructions d'après lesquelles les choses ou la nature se dirigent, mais elles sont seulement une image nouvelle et plus vraie (relativement) du monde des choses, saisi maintenant d'après son concept universel, autrement dit pensé. Ainsi, peut-on dire que la loi de causalité est le concept le plus universel du monde des choses.
 
 
Toute chose a réellement des propriétés différentes perceptibles par les sens – pourtant, ceci veut seulement dire que, dans une chose, nous sommes attentifs à ce qui cause en nous ces perceptions sensibles ou sensations. En conséquence, les propriétés que nous percevons d’une chose sont une relation de causalité vue directement par nous entre la chose et nous-mêmes. Plus nous avons de perceptions causales concernant une chose, plus ses contours sont clairs pour nous. Il n'est donc pas exact que nous percevons une chose d'abord et que nous constatons ses propriétés ensuite.
 
 
Au contraire, une chose se forme parce que nous constatons ses qualités perceptibles par le sentir ; la chose devient précisément ce qu'elle est par nos perceptions de la relation de causalité réciproque entre elle et nous. La chose reçoit un contenu d'autant plus grand, et elle se présente à nous d'autant plus clairement, telle qu'elle est, que nous percevons plus de propriétés, c'est-à-dire de relations causales entre elle et les autres choses.
 
 
Une chose est "d'abord" pour notre expérience des sens ou expérience première un ensemble de relations causales, et nous voyons ainsi que même la plus simple expérience, toute expérience d'une chose particulière, est déjà pensée en concepts. Or le contenu de tous les concepts, c'est de la causalité : nous pensons de manière causale. Toute définition de "causalité" est donc nécessairement une tautologie, car nous ne pouvons pas expliquer sans le présupposer ce principe qui gouverne tout notre penser et explique tout.
 
 
La causalité relève aussi de notre penser abstrait qui n'est rien d'autre que la nature. Les forces et les lois connues par notre pensée abstraite scientifique ne sont pas les causes des choses et des processus, mais elles sont ces choses et ces processus eux-mêmes pensés seulement plus adéquatement, c'est-à-dire dans leur enchaînement et leur validité universels. Toutefois, cela signifie aussi qu'avec notre penser abstrait nous n'allons pas au-delà du monde des choses et ne parvenons à aucune connaissance absolue. Par contre, ce que nous gagnons par la pensée abstraite adéquate, c'est-à-dire, la connaissance de la nature et de la signification purement biologique de notre savoir est considérable et ouvre la porte à notre liberté spirituelle.
 
 
Lorsque la science, grâce à Heisenberg,  a fait la découverte nommée pour cette raison relation d'incertitude d’Heisenberg, elle est parvenue ainsi à la vérité exprimée constamment par la philosophie sans pourtant être entendue. Assurément, indéterminisme ne veut pas dire que nous invalidons la causalité, que nous avons en quelque sorte acquis un nouveau penser ; l'indéterminisme veut même être une explication et indiquer la cause de certains phénomènes. Même l’indéterminisme remonte de relations à d'autres relations, et pour ce faire il se sert exclusivement de calculs statistiques. En rejetant le déterminisme absolu, il ne fait que constater sous forme scientifique l'antique vérité philosophique de la "relativité" des choses. Nos lois de la nature ne sont nullement des causes des processus chosiques, mais elles sont ces processus chosiques eux-mêmes saisis comme enchaînement univoque. Toutefois, cette univocité est toujours relative.
 
 
Quelque chose est ce qu’il est et tel qu’il est, parce que, et quand, autre chose est tel qu'il est et ce qu'il est ; et ainsi de suite à l'infini. Avec notre entendement pratique – pas davantage avec l'expérience première des sens qu’avec les abstractions -, nous ne parvenons jamais à une certitude absolue, parce que nous sommes sans cesse tributaires de relations nouvelles.
 
 
Nous ne pensons aucune certitude et aucune connaissance absolues, mais seulement des lois de la nature ou relations entre des choses saisies abstraitement. Puisque nous-mêmes sommes une existence de la nature au sein de la nature des choses, ce n'est pas notre but de parvenir à une connaissance absolue, de parvenir au-delà de soi-disant secrets de la nature, mais c'est notre rôle d'œuvrer en faveur de notre égoïsme individuel et de l'égoïsme de l'espèce humaine: autrement dit, d'avoir une influence sur la vie pratique des humains.
 
 
Nous acceptons le penser scientifique abstrait, en tant que l’intérêt de reconnaître l’unité ultime véritablement essentielle en quoi toutes les choses concordent. Cette unité ultime montre la concordance des choses, non pas d’après la ressemblance, mais d’après l’identité réelle. Établir cette unité et cette identité est l’affaire de la plus haute abstraction scientifique, qui se distingue des abstractions des concepts de genre, lesquels s’occupent seulement de la ressemblance, telle qu’elle apparaît aux sens dans la multiplicité des choses.
 
 
 
 
La science fait son chemin sur l’idée de l’identité de l’Un, dans l’abstraction la plus élevée du penser pratique, pour expliquer à partir de là la multiplicité du monde sensible. La science vise à ramener la multiplicité diverse des choses à leur dénominateur commun, là où le multiple est l’Un. Ce Un de l’abstraction scientifique est la notion quantitative du mouvement des choses étendues ; en réalité, étendue et mouvement ne s’avèrent pas être deux, mais Un, puisque le mouvement est la caractéristique essentielle de ce qui est étendu, dans la mesure où nous reconnaissons ce qui est étendu comme changeant, en continuelle transformation ou, puisque tout changement se ramène au mouvement, comme étant en mouvement, constamment en mouvement, de sorte qu’à proprement parler science est synonyme de doctrine du mouvement
 

Publié dans PHILOSOPHIE

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article