Bernard-Henri Lévy : "J'ACCUSE" ! [FIN]

Publié le par Sylvain Saint-Martory

Le 14 mars 2007
 
Objet :
 
J’ACCUSE :
« Assez de mensonges et de manipulation » !
 
Troisième partie
 
Monsieur Bernard-Henri Lévy
LE POINT
74, avenue du Maine
75014 PARIS
 
 
Monsieur,
 
 
La troisième fiction de la superstition moraliste est la croyance en un prétendu « libre arbitre », en vertu duquel il suffirait de vouloir pour pouvoir. Là aussi, en perpétuant celle illusion à travers les millénaires, l’époque témoigne de sa « débilité intellectuelle », ainsi que l’a illustré Jack Lang en déclarant sur un plateau télévisé : « Quand un gouvernement veut, il peut. » (Sic !) ; c’est à se demander pourquoi les maux éternels de l’humanité perdurent, si notre libre volonté suffit à les éradiquer ? ! Comme quoi on peut être un responsable politique de haut rang et avoir une vision superstitieuse des choses ! ! !
A cette illusion de notre pensée, un véritable philosophe opposerait la « nécessité » spinoziste, par quoi il faut entendre le devenir inéluctable du monde, résultant de l’enchaînement causal infini de l’infinité des causes et des effets de tous les évènements naturels, historiques et personnels sur la planète. En vertu de ce déterminisme infini, tout ce qui se produit dans notre monde advient « nécessairement », comme les lois scientifiques devraient suffire à l’attester, dès lors que des scientifiques eux-mêmes n’iraient pas introduire le « hasard » dans les phénomènes de la nature, voire parler d’ « effets sans cause » - autrement dit, des « miracles » ! Toutefois, il n’en va pas différemment pour les évènements historiques et pour ceux de notre propre vie, qui ne dépendent pas davantage d’un quelconque prétendu libre arbitre – sauf à vous de démontrer le contraire, à savoir qu’ils échapperaient à la causalité infinie !
C’est pourtant sur cet illusoire « libre arbitre », exprimé par l’adage populaire « vouloir, c’est pouvoir », que se fondent toutes les promesses électorales des uns et des autres – aujourd’hui comme hier, et demain ! - faisant ou laissant croire que la concrétisation des engagements de campagne dépendrait du seul bon-vouloir, de la soi-disant volonté libre des candidats, totalement détachée de la causalité infinie.
Or, pour témoigner du contraire, j’emprunte le propos suivant à Mikhaïl Gorbatchev, pas vraiment un philosophe reconnu pourtant, mais un responsable politique expérimenté qui n’a pas hésité à déclarer : « Rien ne peut être fait horsdu cadre d’une nécessité supérieure » ; la nécessité supérieure de Gorbatchev, ce n’est rien d’autre que la « nécessité » spinoziste !
Du fait de leur « croyance au miracle » qu’il serait en leur pouvoir de réaliser ce qu’ils ont décidé, les responsables politiques s’autorisent toutes les promesses et toutes les surenchères, dont le monde entier attend encore la concrétisation en matière de liberté, d’égalité et de fraternité, notamment. J’affirme toutefois, sans aucun risque d’être démenti par les millénaires à venir, que les êtres humains les attendront jusqu’à la fin des temps, comme Camus lui-même l’a déclaré sans ambiguïté ; alors, pourquoi continuer à leur « mentir » ? Pendant combien de siècles, combien de millénaires encore, va-t-on continuer à leur raconter les sornettes de la Superstition, non seulement idéologique et moraliste, mais également religieuse et métaphysique [Scientisme matérialiste et scolastique idéaliste] ?
Pas étonnant que les citoyens-électeurs bercés d’illusions se détournent de la politique, sauf en de rares occasions, puisqu’ils constatent constamment le décalage entre les mirifiques promesses des uns et des autres et leurs résultats concrets. Puisqu’ils ignorent réellement la raison de cet écart, ils font des « politiques » des boucs émissaires, qu’ils accusent de mensonges et de fausses promesses.
Ils oublient que les « politiques » et tous les « faiseurs d’opinion » ne sont pas des « extra-terrestres », mais seulement des humains semblables aux autres : leur soi-disant volonté libre ne suffit donc pas à régler les problèmes du monde – sinon, depuis le temps, « ça » se saurait ! C’est pourquoi, d’ores et déjà, je vous donne rendez-vous en 2012, si je suis toujours là, pour vérifier la réalité de la promesse d’ « ordre juste », ou bien si tout est devenu réellement possible, entre-temps ! ! !
 
Tout responsable politique intellectuellement honnête devrait méditer les propos suivants de Mikhaïl Gorbatchev, humble devant la nécessité, et surtout y adapter son discours pour ne plus colporter de mensonges et de « croyances au miracle » :
 
« Le futur ne peut être le fruit de rêves ; il naît de la réalité, des contradictions et des tendances de son développement.
 
L’expérience historique atteste qu’aucune révolution ne se déroule selon un plan conçu d’avance. Aucune révolution ne donne exactement les résultats escomptés ; la révolution n’était ni fortuite, ni une erreur.
 
Quand on est au pouvoir, on est toujours otage de la situation.
 
L’œuvre de Lénine, comme celle de Mao, montre que la pensée d’un homme peut façonner la vie de milliards d’autres hommes pendant plusieurs générations, et être en substance une aberration consternante. » [Mikhaïl Gorbatchev, source Le Point, n°901, semaine du 24 au 31 décembre 1989]
 
L’ex-leader soviétique donne là une leçon de « vérité », qui n’exprime rien d’autre que celle des grands diseurs de LA Vérité éternelle absolue, ces penseurs véritablement universels qui ne confondent pas absolu et relatif, et a fortiori n’ « absolutisent » pas les vérités relatives du monde, les transformant ainsi de facto en mensonges.
 
L’impossibilité absolue pour notre entendement de connaître l’enchaînement causal infini de l’infinité des causes et des effets de tout phénomène laisse croire à un « possible réalisable ». Cependant, parler d’un « ordre juste  possible », ou prétendre que « tout devient possible », relève seulement d’un discours mensonger qui trompe l’opinion !
 
Le possible n’est en effet qu’une illusion de notre prétendu libre arbitre, ignorant du déterminisme. A suivre cette idée de pseudo-volonté libre, chacun ferait donc commencer la causalité en lui, à partir de lui, et il deviendrait ainsi, en certaines circonstances - tel un petit dieu ! -, le premier maillon ou la cause première d’une chaîne causale initiée par lui. Dès lors, la causalité ne serait plus infinie par définition, puisqu’elle aurait un commencement absolu : chacun d’entre nous ! Hélas, personne ne maîtrise le déterminisme infini en quelque domaine que ce soit, liberté, égalité, mondialisation, croissance économique, emploi, etc., etc.
 
Bien plus, même ce que Spinoza nomme « Dieu » ou Substance agit aussi seulement en vertu de la « nécessité » de sa nature, et non en raison de son prétendu « libre arbitre », comme il en va pour le Dieu superstitieux des religions monothéistes et de l’idéalisme de Descartes ou de Kant. Ainsi, ce Dieu libre aurait-il pu tout aussi bien ne pas créer notre monde, en vertu de son « libre choix » - par chance pour nous, ce Dieu s’ennuyait, tout seul dans son paradis !
 
Si elle est sans effet sur le devenir du monde, cette troisième fiction de la superstition moraliste n’en est pas moins très utile sur le plan moralisateur, puisqu’elle tend à conforter la deuxième fiction distinguant les bons et les méchants. En effet, pour les censeurs autoproclamés, notre soi-disant « libre arbitre » est supposé permettre à chacun de choisir librement entre le Bien et le Mal. En conséquence, outre que ces valeurs de bien et mal sont seulement relatives, il résulte de la « croyance » au libre arbitre que ceux qui choisissent volontairement le Mal sont mauvais, et a contrario les bons choisiraient librement de faire le Bien : en tout temps, en tous lieux, en toutes circonstances ? Un peu simpliste, non..? !
 
Au lieu de disculper les humains pris au piège de la « nécessité », tous les humains sans exception, comme le font le Christ et Spinoza, vous usez à votre profit personnel ou communautaire d’une « autorité » bien peu philosophique pour les faire culpabiliser et pour juger superstitieusement les « Autres » en triant les bons et les mauvais, selon qu’ils contrarient ou non vos intérêts de toutes sortes ! Outre ce qui a déjà été dit plus haut sur cette fable des gentils et des méchants (cf. deuxième fiction), j’ajoute pour enfoncer le clou que chacun des six milliards et quelques égoïstes se conduit, tantôt en « vertueux », tantôt en « salaud », au gré des circonstances et de la pression de ses intérêts égoïstes dans ses affaires d’amour, d’argent et de gloire ou honneur-vanité. Ainsi, comme déjà dit dans ma lettre du 11 février 2005, les juifs n’y échappent-ils pas davantage que les Autres, sinon par quel miracle de la Nature en leur faveur ou par quelle prétendue élection divine ?
 
Pour illustrer ce point, il me suffit de rappeler certaines réalités incontestables du Proche-Orient, depuis 1948 jusqu’à aujourd’hui, et des faits indiscutables durant la Shoah, où des juifs de l’U.G.I.F ont dénoncé d’autres juifs, tout en sachant pertinemment qu’ils les envoyaient ainsi dans les camps d’extermination nazis ! ! ! [Cf. Procès Barbie, plaidoirie de Maître Jacques Vergès, juillet 1987, 35e à 37e audiences] Qu’ils fussent des étrangers en France n’est en soi ni une explication ni une excuse légitime pour les avoir envoyés sciemment à la mort !
 
Par ailleurs, je ne vous apprendrai sûrement rien en rappelant que, même en Israël, des tombes juives, et non des moindres, ont été profanées, sans que cela ne fasse descendre des dizaines, voire des centaines, de milliers de personnes dans les rues pour crier « Halte au racisme et à l’antisémitisme ». Qui se souvient que le chef de l’Autorité palestinienne, Yasser Arafat, a été consigné comme un potache, le soir de Noël, pendant quatre années consécutives ? D’autre part, quel qualificatif autre que « facho » utiliseriez-vous pour désigner l’assassin juif d’Itzak Rabin ?
Je tiens également à votre disposition l’entretien accordé à Thierry Ardisson par le grand rabbin de France, Joseph Sitruk, au cours de l’émission « Tout le monde en parle » sur France 2, et nous reparlerons, à cette occasion, de « discrimination » sous un autre jour. Assurément, même la communauté juive est tout sauf monolithe, et la relativité des opinions y est de règle comme sur l’ensemble de la planète, et donc source de conflits d’idées.
 
J’ai également déjà dénoncé dans un courrier antérieur l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme, que même le juif Constantin Brunner a condamné sans ambiguïté, mais que vous continuez néanmoins à reprendre à votre compte, comme il en va de la confusion entre critique de l’islam et islamophobie.
 
Quant à Papon, bouc-émissaire tiré au sort parmi des dizaines de milliers de fonctionnaires tout aussi « coupables » de ne pas avoir démissionné, et sans nier ici ce qui lui a été reproché, il ne faudrait pas oublier l’amnistie du de Gaulle des années 40, soucieux de la paix civile de la nation, et du « messie » de 1958, qui en a fait un ministre d’Etat. Vous oubliez surtout de mettre en perspective son rôle de fonctionnaire zélé, certes, avec le passé « collaborationniste » avéré de François Mitterrand, récompensé pour services rendus à Vichy, et son soutien officiel de 1954 à l’Algérie française. Or, non seulement, vous en avez fait un chef d’Etat, mais vous avez également bénéficié de ses largesses à titre personnel ! Vous avez dit « deux poids, deux mesures »..? ! Alors, face à ce deux poids, deux mesures, pendant combien de temps encore, comptez-vous donc faire culpabiliser ainsi la France et les Français au nom d’un passé révolu de plusieurs décennies, dont la page devrait être enfin définitivement tournée, alors que la France continue à vivre dans le souvenir du passé et la hantise des années 40, pour le plus grand profit de certains « faiseurs d’opinion » ?
 
Pour terminer, j’emprunte ma conclusion à la lettre recommandée avec accusé de réception du 11 février 2005, dans laquelle j’écrivais sans ambiguïté :
 
« Dénoncer uniformément, "indistinctement", le peuple juif, tous les Juifs du monde entier en tant que peuple, en faire le "bouc émissaire" de tous les problèmes du monde est assurément de "l'antisémitisme" : toute généralisation est forcément discriminatoire ! Hélas, la "généralisation" résulte de la constitution de notre esprit humain, incapable "par nature" de former autant d'images qu'il en existe dans la réalité. Généralisation entraîne "préjugé", dont la Raison seule permet de sortir, car elle ne doute pas qu'il n'y a pas les bons et les méchants par nature ! Toutefois, la Raison est loin d'être "la chose du monde la mieux partagée", car ce serait plutôt la "croyance au miracle"..! Bien entendu, je condamne sans appel les agressions contre des personnes et des biens au nom de toute généralisation, antisémite et raciste assurément, mais pas seulement, puisque l'on a aussi beaucoup exterminé au nom d'autres généralisations !         
 
La "critique intellectuelle" des Juifs, que je distingue de l'antisémitisme, tel que précisé ci-dessus, n'autorise "personne" - individu ou groupe quelconque - à interdire d'affirmer "au nom d’une prétendue morale"  que les Juifs, à titre individuel, sont semblables aux milliards d'autres êtres humains. Je prétends qu'il n'est pas du tout illégitime - sauf à confisquer la parole par le recours au terrorisme intellectuel d'État - de dire que les Juifs sont semblables "par nature" à tous les autres humains, pour la bonne et simple raison qu'il n'y a pas une "double" nature humaine, et qu'il n'y a pas "réellement" par nature, les "bons" et les "méchants", mais seulement des humains "égoïstes"; tous sans exception: vous, moi, et tous les hypocrites ou autres donneurs de leçons de morale inclus ! Par ailleurs, je ne pense pas que le Christ se soit gêné pour se livrer aussi à une critique des Juifs, de "certains" Juifs tout au moins: preuve, s'il en est, qu'ils n'étaient pas tous "vertueux"..! Par quel miracle, le seraient-ils donc devenus..?
 
Ainsi, en raison de notre égoïsme "inné" commun à tous, en vertu de nos intérêts égoïstes constants – dont je me suis déjà longuement expliqué dans le courrier évoqué -, tous les humains, y compris les Juifs, sont "moralement" semblables entre eux, et en tout point semblables aux humains d’hier et de demain: querelleurs, cupides, portés à la division, à mentir, à tricher, à frauder, à "magouiller", à calomnier, à médire, à trahir, à se venger, à se renier, à l’intolérance, à la mauvaise fois, à l'injustice, à l’ingratitude, à la jalousie, à l’envie, etc., etc. Dès lors, notre nature humaine commune à tous permet d'expliquer toutes les actions humaines de toutes les époques et autorise à critiquer les comportements des Juifs au même titre que ceux des milliards d'autres humains.
 
Par conséquent, critiquer la politique de l'État d'Israël ou certains comportements de Tsahal en Palestine, voire la construction du Mur, ne relève pas de l'antisémitisme, contrairement à ce que vous faites croire au nom de la morale, en vertu de vos positions communautaristes partisanes ; d'ailleurs, même des Juifs, y compris des officiers supérieurs, ne se gênent pas pour critiquer la politique menée par Israël en Palestine. Au nom de quoi serait-il donc interdit aux Autres d’en faire autant..? !
 
Alors, jusqu'à quand le "catéchisme de la Shoah", selon l’expression d’Alain Finkielkraut dans un entretien avec Alain Duhamel sur France 2, en mars 2001, va-t-il être habilité à régir la vie nationale, européenne, voire internationale, au nom d'un devoir de mémoire "pédagogique", qui a déjà amplement prouvé ses limites depuis longtemps..? ! Pendant combien de décennies encore la chape de plomb de la Shoah va-t-elle peser sur la République et sur les consciences culpabilisées qui n'en peuvent mais ? Au vu seulement du fait historique, "enfoui" et rappelé ici, la Shoah n'a pas vocation à régir la vie "morale" du monde jusqu'à la fin des temps… » [Fin de citation]
 
En conclusion, je souligne que nombre d’arguments non rappelés ici figurent dans le courrier antérieur, et vous devrez donc en tenir compte pour juger adéquatement mes propos. Votre obstination dans le silence et le refus de débattre manifesterait votre intention délibérée de continuer à colporter les mensonges et les « croyances au miracle » de la Superstition sous toutes ses formes.
 
Je vous remercie néanmoins de votre attention et vous prie d’agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.
 
Annexe: « La lâcheté des élites »
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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