Juif et antisémite ? !

Publié le par Sylvain Saint-Martory



L'époque n'en finit décidément pas d'étaler au grand jour sa « débilité intellectuelle ». Ainsi, après avoir fait « avaler » à l’opinion, Président de la République, Parlement et Conseil constitutionnel inclus, qu’une quelconque chose humaine, colonisation en l’occurrence, pouvait contenir « exclusivement » du négatif – sinon, pourquoi nier officiellement son rôle positif ? -, voilà que la superstition moraliste parvient par un détour alambiqué à faire passer pour un « antisémite », Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, et juif ashkénaze.


La dernière précision peut sembler sans importance ici, mais allez savoir aux yeux des sépharades, tant la communauté juive est loin de former un bloc homogène à en juger d’après la récente visite de rabbins au président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Certes, Marc Nexon, journaliste au Point, ne manque pas l’occasion de dénigrer ces rabbins photographiés aux côtés d’un mollah, ce qui atteste leur présence chez le négationniste iranien en chef. Il écrit à leur sujet, dans l’article intitulé « Le forum des négationnistes » :


« Parmi la soixantaine d'« experts » conviés, des officiels iraniens mais aussi des membres d'organisations juives. Histoire d'entretenir l'idée que même la communauté juive est divisée. Pure escroquerie : les rabbins présents appartiennent à une secte ultra-orthodoxe et marginale dont le fonds de commerce consiste à nier l'existence de l'Etat hébreu, jugé impie. »

 
Je serais tenté de demander à Marc Nexon : « Çà existe vraiment des rabbins négationnistes » ? A qui comptez vous faire avaler çà, c’est-à-dire que des rabbins iraient jusqu’à nier la Shoah..? ! » L’époque est peut-être « intellectuellement débile », mais tous les humains d’aujourd’hui ne le sont pas forcément ! Je ne nie pas qu’il y ait des rabbins ultra-orthodoxes, à la limite de ce qui est dénoncé chez d’autres comme étant du racisme, mais des juifs, rabbins de surcroît, qui seraient négationnistes, c’est-à-dire qui feraient passer la Shoah pour un mythe, vous ne me le ferez pas avaler, Marc Nexon – sauf à vous de m’en présenter un !

 
Je reviens à l’accusation implicite portée contre Rony Brauman par Alain Finkielkraut, au cours d’un récent débat orchestré par Elisabeth Lévy, et dont Le Point rend compte dans son n°1787 du 14 décembre 2006. Durant cet entretien qui opposait deux juifs ashkénazes, après la publication du livre « La discorde : Israël-Palestine, les juifs, la France », pourtant écrit en commun, Rony Brauman s’est entendu dire par Alain Finkielkraut :


« La haine des sionistes est le masque progressiste de la haine des juifs », en ajoutant: « Certains, dans la communauté juive, vous considèrent, Rony Brauman, comme un traître », avant de souligner : « Et je suis pour nombre de progressistes le mal-pensant à abattre »


Cet extrait est à rapprocher des propos de Marc Nexon, parlant de « pure escroquerie » à propos d’une division supposée de la communauté juive. Or, si vous avez saisi comme moi la divergence d’opinions entre juifs progressistes et non progressistes, mise en lumière ci-dessus, il en ressort que c’est précisément une pure escroquerie intellectuelle d’affirmer que la communauté juive n’est pas divisée, ici et là, en France, en Israël et partout dans le monde – sauf à établir le contraire ! Certes, compte tenu de circonstances particulières, il y a des lieux, en Iran par exemple, où la communauté juive est sûrement moins divisée qu’ailleurs - et pour cause, comme l’enseigne la dynamique des groupes, se soudant ou se divisant selon les aléas de la situation et les intérêts escomptés – ainsi, les partisans socialistes du Oui et du Non au Traité constitutionnel européen ont-ils refait leur unité face à la droite !

 
Finalement, pourquoi Rony Brauman s’est-il trouvé assimilé aux antisémites ? C’est seulement pour avoir osé exprimer des opinions divergentes et derangeantes sur la création et la politique de l’Etat d’Israël ; des propos, qui, tenus par un non juif – en France, aujourd’hui – auraient conduit son auteur devant la Justice, comme je vous en laisse juger d’après les propos de Rony Brauman :

 
« La création d'Israël comme Etat juif a été une erreur compréhensible dans le contexte de l'après-guerre, mais une erreur. » Et il condamne la politique israélienne : « Je ne me sens pas proche de ce pays tant qu'il agit de la sorte. »

 
[Ce n'est pas seulement un non juif, d’ailleurs, qui aurait pu être poursuivi en justice, comme l’a illustré le récent procès de Versailles où même le juif séfarade Edgar Morin, né Edgar Nahoum, a été condamné en première instance pour son soutien aux Palestiniens avec d’autres personnages publics, avant d’être relaxé en appel.]


Finkielkraut répond à Brauman : « La haine des sionistes est le masque progressiste de la haine des juifs. Je ne dis pas que vous êtes complaisant avec l'antisémitisme mais vous ne le voyez pas... Et votre aveuglement est un permis de haïr. »

Finkielkraut répond à Brauman : « mais . »

 
Il explique : « Le temps est révolu où la mémoire et la mauvaise conscience de l'Occident tenaient la haine des juifs en respect. Nous sommes entrés dans l'après-guerre. » [Fin de citation]


Quelle leçon tirer de cette controverse ?

 

D’abord, constater les atteintes à la liberté d’expression, dès que des opinions relatives dérangent les intérêts de ceux qui décrètent, ici et aujourd’hui, ce qu’il est moralement bien de penser et de dire :  mais qui donc les a fait juges du Bien et du Mal absolus sur Terre ? !


Sur la création de l’Etat d’Israël, sans parler pour autant d’une « erreur », je fais remarquer que les modalités pratiques n’en ont pas été particulièrement un modèle de justice « absolue » entre les uns et les autres - c’est un euphémisme ! - ; et ce, aussi bien en matière de découpage des territoires respectifs que sur la question des réfugiés. Une récente série de conférences sur France Culture, dans le cadre du Collège de France, vient de l’illustrer ; j’en retire que les injustices ont la vie dure, et qu’elles ne sont pas oubliées près de soixante ans plus tard, sans en évoquer ici de plus récentes. Je m’en tiens là sur le fond, et je laisse aux belligérants le soin de régler le conflit – DEMAIN, comme dab ! Toutefois, je ne renvoie pas forcément son règlement à la saint Glin-glin, mais ce n’est pas demain la veille, en tout cas !


Je profite de l’occasion pour dénoncer, une fois de plus, la superstition moraliste avec sa fiction éternelle de Bien et de Mal soi-disant absolus ; un procédé simpliste, mais très commode pour classer les humains en deux catégories distinctes, justifiant des condamnations moralisatrices à tout propos – pour un mot, précisément, parfois ! A en croire les « censeurs autoproclamés », il y aurait donc par nature : d’un côté, les bons, représentants sur Terre du Bien absolu, dont vous remarquerez qu’ils rassemblent toujours les siens et soi – nous ! -, et de l’autre, les méchants, condamnés de toute éternité à faire le Mal, des envoyés du Diable en somme, toujours les « Autres » - eux ! Qui d'entre nous toutefois ne tombe jamais dans des généralisations abusives tenant seulement à notre incapacité naturelle à former autant d'images multiples qu'il y en a en réalité ? 


Les prétendus « vertueux » sont très habiles pour se servir de LA Morale à leur profit ; ils la brandissent comme une arme contre les « Autres », et lancent des condamnations moralisatrices sur la base de leurs opinions. Tout leur est bon à instrumentaliser, c’est-à-dire à utiliser sur le plan « moralisateur »  pour leurs intérêts, au point que ce n’est pas moi, mais Alain Finkielkraut qui a parlé du « catéchisme de la Shoah » dans un entretien avec Alain Duhamel sur France 2 en mars 2001 ! J’ai rendu, alors, hommage à son honnêteté intellectuelle, même si elle est apparemment à « géométrie variable » ; pour preuve, le philosophe juif allemand Constantin Brunner, héritier spirituel entre autre de Spinoza et du Christ dans sa Parole non pervertie par la superstition religieuse qui a usurpé son nom, a dénoncé sans ambiguïté l’amalgame entre antisémitisme et antisionisme ; un amalgame, en tout point identique à la confusion entre « islamophobie » et « arabophobie », dont je me suis expliqué par ailleurs.

 

Aucun catéchisme n'a vocation à régir la marche de l'humanité jusqu'à la fin des temps, fut-il la Shoah !


Publié dans BILLET DU JOUR

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