"Représentativité" et liberté d'expression

Publié le par Sylvain Saint-Martory

Le 22 octobre 2006

 
Objet :
« Représentativité »


Monsieur Alexandre Adler
Courrier International
Fax : 01 46 46 16 59


Monsieur,


Je ne peux laisser passer sans réagir très vivement votre coup bas sur fond de « représentativité », adressé à l’historienne Mona Ozouf durant l’émission matinale de France Culture du 20 courant.


Vous sous-entendiez ainsi, en réalité, remettre en cause sa « légitimité » à exprimer ses opinions sur l’Histoire en général, et sur les lois mémorielles en particulier – un sujet particulièrement dérangeant pour les intérêts des uns et des autres, comme l’actualité nationale l’illustre à merveille avec ses conflits des mémoires d’un temps révolu, remontant même aux croisades – qui dit mieux ? !


Par chance, elle avait les arguments nécessaires pour répondre à votre remarque sournoise : un procédé assurément très courant aujourd’hui, mais intellectuellement lâche et malhonnête, pour refuser de débattre sur le fond en commençant par discréditer l’ « autre », avant d’examiner ses idées sur un plan strictement rationnel – et non moralisateur ! Ainsi le « très moral », mais non moins « moralisateur » Jacques Chirac a-t-il refusé de débattre avec son adversaire entre les deux tours de la dernière élection présidentielle, au seul prétexte que Jean-Marie Le Pen était « politiquement incorrect » : vous avez dit « démocratie..? !


Jacques Chirac était pourtant alors, d’après un « tube » largement diffusé à l’époque, « le représentant de tous les Français, de tous les Français… », y compris aussi, par conséquent, de ceux qui avaient porté le leader du Front national au second tour ; son refus de débattre manifestait donc son plus profond mépris à l’égard de plusieurs millions de citoyens-électeurs : une paille !

 
[Je suis d’autant plus légitimé à critiquer Jacques Chirac que je tiens à votre disposition ma lettre du 7 décembre dernier, évidemment sans réponse sur le fond – sauf un simple accusé de réception officiel -, dans laquelle je dénonçai les mensonges et les « croyances au miracle » de la superstition idéologique et moraliste, auxquels il n’échappe pas !]


Examiné rationnellement sur le fond, le concept de « représentativité », confère-t-il pour autant aux représentants des groupes les plus divers, tous critères d’appartenance confondus, l’expression de la Vérité absolue, ou seulement celle de vérités uniquement « relatives », surtout porteuses des intérêts égoïstes partisans du groupe et de ses membres ? Ils seraient ainsi néanmoins, à titre représentatif d’un quelconque groupe humain - communauté, Eglise, parti politique, syndicat, etc. - seuls légitimés à parler de ce qui a trait au groupe, à ses idées, à son histoire et à son actualité ?

 
Ainsi les marxistes, comme il fut un temps, seraient seuls habilités à parler du marxisme, les scientifiques à s’exprimer sur la science, les musulmans à traiter de l’islam, et les juifs à s’occuper de la Shoah ou du conflit au Proche-Orient - comme cela semble être le cas aujourd’hui. C’est ainsi que la République est devenue progressivement communautariste, avant de devenir bananière, puisque personne – chefs d’Etat inclus ! - ne faisait entendre sa voix au-dessus de la mêlée ! L’Histoire et l’actualité témoignent que les porte-parole, qu’ils soient désignés, élus, voire « autoproclamés », sont loin d’être les mieux placés pour parler des idées et de la vie du groupe représenté, à moins qu’ils n‘échappent – par miracle ! – à la nature humaine égoïste commune à tous !


Par exemple, dans les années 50, les 25% de communistes français, par la voix de leurs porte-parole mentaient à qui mieux-mieux sur l’URSS de l’époque, qui n’a pourtant jamais été mieux jugée que par ses dissidents « non représentatifs » ! En revanche, si toute représentativité est forcément intéressée et partisane, de qui le Christ et Spinoza, notamment, étaient-ils les représentants lorsqu’ils ont fait entendre au monde la voix de LA Vérité éternelle absolue, chacun à sa manière ? ! Pas de grand monde assurément, car LA Vérité absolue n’intéresse précisément pas grand monde ; aussi sera-t-il sommairement question plus loin de vérité relative, absolue et superstitieuse…


Pour revenir à vos propos tendant à discréditer d’emblée Mona Ozouf, je suis d’autant mieux placé pour en juger, après avoir été précisément confronté à la même situation par Esther Benbassa contestant ma légitimité à combattre la Superstition sous toutes ses formes : religion, toutes religions confondues – monothéistes ou non -, métaphysique [Doctrine matérialiste, depuis Aristote jusqu’au scientisme contemporain, positivistes inclus, et scolastique idéaliste des « philosopheurs » Descartes et Kant, notamment],idéologie, toutes les idéologies sans exception – altermondialisme inclus -, et moralisme [Morale et condamnations moralisatrices des « autres », au nom de LA Morale], tous catéchismes réunis, y compris le catéchisme soi-disant universel contemporain ou Déclaration universelle des droits de l’homme, dont seule l’ « inobservation » est réellement universelle – sauf à vous d’établir le contraire ! Par chance, j’avais aussi les arguments nécessaires pour répliquer à son soi-disant « principe d’autorité », et pour la renvoyer à ses études judaïques, précisément sur le strict plan religieux !


Votre réserve de « représentativité » envers Mona Ozouf ressemble fortement à une restriction de la liberté d’expression, puisque seuls quelques uns seraient légitimés à s’exprimer sur certains sujets – rendus de facto tabous -, dès lors que des opinions contraires dérangent les intérêts égoïstes et partisans de tels ou tels groupes, tous critères d’appartenance confondus – et pas seulement ceux fondés sur la notion de race ou de nationalité. A vous suivre, en effet, seule la « représentativité » affichée, conférée par l’appartenance à tel ou tel groupe, ou par la puissance financière ou médiatique - ce qui n’est pas incompatible ! - autoriserait à décréter ce qu’il est « absolument » bien de penser et de dire – comme c’est le cas, aujourd’hui, d’ailleurs ! -, et ensuite à l’imposer comme règle morale à la planète entière sur fondement de « catéchisme de la Shoah », par exemple, selon l’expression même d’Alain Finkielkraut.

 
[Cf. Entretien d’Alain Finkielkraut avec Alain Duhamel sur France 2, en mars 2001]

 
A contrario, la représentativité donnerait le droit de déterminer ce qui est « politiquement incorrect », et donc d’interdire toute idée dérangeant les intérêts d’un groupe ethnique, religieux, etc., quitte à utiliser pour cela le terrorisme intellectuel d’Etat, y compris le recours à ses moyens juridiques et judiciaires – et ce, sans jamais débattre sur le fond !

 
Autrement dit, comme l’a par ailleurs très justement exprimé Esther Benbassa, qui ne met pas toujours en harmonie ses paroles et ses actes - à l’image de tous les « vertueux » ! - : « Au lieu de débattre, on choisit d'interdire » [Cf. L'obsession de l'antisémitisme, le nouvel Observateur, n°2056 du 22 avril 2004]. En clair, au lieu de répondre sur le fond par des arguments fondés sur la Raison - et non sur la Foi ! - à des prises de position contestées, il est plus facile aujourd’hui - comme hier et demain, d’ailleurs ! – d’interdire de parole ceux dont les idées dérangent les intérêts de toutes sortes ; comme furent réduits au silence par des moyens expéditifs, pour des motifs identiques en leur temps : Socrate, le Christ, Giordano Bruno et Spinoza, notamment ! Par chance, de nos jours, en France du moins, les ennemis de LA Vérité se bornent le plus souvent à condamner au bûcher médiatique ceux qui dérangent leurs intérêts les plus divers, à propos de la mémoire ou de l’immigration, par exemple.


Je peux témoigner que les soi-disant élites du monde de l’information, de la politique, de l’intelligentsia et des associations « droits-de-l’hommiste » moralisatrices à sens unique et adeptes du « deux poids, deux mesures », dénoncées dans le texte ci-dessous « La lâcheté des élites » après avoir été contactées nommément, ont préféré jusqu’ici esquiver le débat de fond, c’est-à-dire le véritable débat d’idées : celui qui ne consiste pas à opposer « à l’infini » des points de vue « relatifs partisans » à d’autres, tout aussi relatifs et partisans, mais à les confronter, tous sans exception, à LA Vérité éternelle absolue - telle que sommairement présentée dans le texte en annexe - dont je suis tout disposé à débattre avec quiconque.


La prétendue « représentativité » évoquée ne suffit donc pas, loin de là, à exprimer LA Vérité absolue : celle, dont la voix s’est fait entendre au monde par la médiation d’authentiques mystiques, tels le Bouddha et le Christ, dans leur Parole non pervertie par la superstition religieuse qui a usurpé leur nom, et par de « vrais » philosophes du UN, parmi lesquels Socrate, Platon, Giordano Bruno, Spinoza et leur héritier spirituel, le philosophe juif allemand Constantin Brunner (1862-1937).

 
Faudrait-il donc prendre pour argent comptant, au nom d’une prétendue « représentativité », tout le contenu pensé dans et sur (= à propos de) notre monde ? Assurément NON, puisque tout le « pensé », le contenu pensé de notre monde, est seulement « relatif », et non « absolu » - à commencer par notre monde lui-même ! Sans entrer ici dans un développement philosophique exhaustif, je précise que notre monde existe tel qu’il est dans notre perception, en effet, seulement en « relation » à notre penser humain, en dehors duquel il n’a aucune réalité !

 
Si le sujet vous intéresse sur le plan philosophique, je suis d’autant plus disposé à l’approfondir que cela permet précisément de dénoncer la superstition religieuse, dont on voit concrètement aujourd’hui à quel point elle perturbe toujours la marche du monde sur tous les continents – et certains voudraient pourtant interdire de la critiquer ! La superstition religieuse, en effet, comme il en va de la superstition métaphysique [Matérialisme et Idéalisme], loin d’exprimer LA Vérité absolue, se borne à « absolutiser le relatif », c’est-à-dire à prendre et à faire passer pour « vérité absolue » ce qui est seulement la « vérité relative » de notre monde ; en clair : dans notre monde, tout est relatif et rien n’est absolu ! Cependant, ceci n’empêche pas ceux qui colportent les mensonges du monde [Cf. Texte « La lâcheté des élites] de commettre le péché capital de notre entendement, consistant à « absolutiser le relatif », comme il en va également dans la superstition idéologique et moraliste dont l’écho assourdissant parvient aujourd’hui à l’opinion par un matraquage médiatique jamais égalé jusqu’ici.


Je n’entre pas dans un long développement sur la superstition idéologico-moraliste, puisque je soumettrai à votre analyse critique ma lettre du 20 mai dernier à Pierre Rosanvallon, qui vous sera envoyée séparément en raison de sa longueur. Je me borne donc à faire ressortir, sans argumenter, les mensonges et les « croyances au miracle » de l’idéologie et du moralisme, qui se fondent sur des fictions se ramenant, toutes, à la promesse forcément fallacieuse de « transposer l’Idéal dans le quotidien », dont je vous laisse mesurer le niveau intellectuel, et surtout philosophique ! L’époque a d’ailleurs fourni une excellente illustration de sa « débilité intellectuelle », en allant même jusqu’à admettre par un vote du Parlement qu’une quelconque action humaine, colonisation en l’occurrence, pouvait comporter « exclusivement » du négatif : dans un monde où tout est relatif, TOUT contient à la fois du positif et du négatif, dont chacun juge ensuite à l’aune de ses seuls intérêts égoïstes partisans !


La fiction fondamentale de la superstition idéologique, toutes idéologies confondues, consiste à accréditer ce défi à la Raison, que constitue la croyance en l’avènement possible d’un monde « parfait » avec des humains « imparfaits », c’est-à-dire tout simplement égoïstes !

 
En raison précisément de cet égoïsme inné, auquel personne n’échappe, les conflits d’intérêts entre humains, dans leurs affaires d’amour, de possession (biens et personnes) et de gloire, ont de beaux jours devant eux – sauf à vous de croire aussi aux miracles, ou d’établir comment ils pourraient disparaître ! Je maintiens donc que RIEN n’est en mesure d’y parvenir, sauf à vous de relever le défi lancé dans la lettre adressée à Pierre Rosanvallon, où se trouvent mes arguments justificatifs.


Quant à la superstition moraliste, elle se fonde sur l’idée antiphilosophique d’un prétendu Bien absolu et d’un soi-disant Mal absolu, servant à distinguer fictivement deux catégories d’humains par nature : les bons, les « vertueux », d’un côté, et les méchants, les « salauds », de l’autre ; et ce, bientôt deux mille ans après les propos du Christ sur les humains !


Philosophiquement parlant, il ne peut y avoir ni Bien absolu ni Mal absolu pour la seule raison que « DEUX » absolus présentent une « impossibilité absolue » par définition, comme cela peut être démontré, si vous le jugez utile ; il suffit du reste de se reporter à l’Éthique de Spinoza. En conséquence, il n’y a donc pas davantage de soi-disant représentants du Bien absolu que d’individus condamnés absolument au Mal, de toute éternité. L’Histoire universelle et l’actualité confirment que chacun se comporte, tantôt en « vertueux », tantôt en « salaud », au gré de ses intérêts égoïstes, fluctuant selon les circonstances de sa vie personnelle ; les différences de degré dans les comportements des uns et des autres, en fonction des circonstances, ne correspondent nullement à une différence de nature entre les humains ! Il n’y a donc pas, en réalité, d’individus, de groupes d’individus, TOUS critères d’appartenance confondus, de peuples, de nations et d’Etats « IRRÉPROCHABLES » ! Face à l’Idéal, chacun est forcément coupable, coupable de crime de lèse-Idéal !


LA Morale, et aujourd’hui le catéchisme des droits de l’homme en particulier, n’est que le manteau qui sert à masquer l’égoïsme humain et les intérêts de chacun, individuels ou collectifs. Si vous en doutez, il suffit d’examiner l’usage « deux poids, deux mesures » qui est fait de la Déclaration universelle de 1948, selon qu’elle arrange ou non les intérêts des uns et des autres, à titre personnel ou au niveau des Etats et des multiples groupes d’appartenance ; chacun, en reprochant à l’autre de ne pas respecter à la lettre ce catéchisme, oublie toutefois de balayer devant sa porte ! Je pense que vous n’avez pas besoin de moi pour en trouver des illustrations quotidiennes, partout dans le monde…


Pour conclure, votre choix est simple : ou démentir mes propos, arguments à l’appui, ou continuer à colporter les mensonges et les « croyances au miracle » du monde, dans le seul souci de vos intérêts égoïstes, personnels et collectifs. Votre réponse, a fortiori votre silence, m’éclaireront.


D’ici là, je vous remercie de votre attention et vous prie d’agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.

P S : Copie de ce courrier sera transmise à Mona Ozouf

Annexe : Texte « La lâcheté des élites »


Publié dans COURRIER "Médias"

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