Platon et la "réalité véritable"

Publié le par Sylvain Saint-Martory



Le numéro 4 de Philosophie Magazine consacre à Platon son dossier bimestriel sous le titre « Platon, roi des philosophes », dans lequel les auteurs de l’article « Un cosmos bien ordonné », Luc Brisson et Jean-François Pradeau exposent de façon claire et précise ce qu’il faut entendre par « réalité véritable » dans la pensée réellement philosophique de Platon.



A propos de la « réalité véritable » de Platon, qu’il nomme l’Idée des idées, comme d’autres l’ont appelée le Père, la Substance, le Pensant pour désigner l‘ « Esprit » commun aux grands penseurs d’Orient et d’Occident [à distinguer radicalement toutefois du superstitieux Saint-Esprit de la religion et de l’idéalisme de Descartes et de Kant, en raison du « dualisme », voire de la « trinité », où cela aboutit], ils écrivent :



« Si Platon affirme l’existence d’une réalité véritable, qu’il désigne du nom d’intelligible et qu’il distingue du sensible, ce n’est pas pour faire de la philosophie une fuite vers un ailleurs improbable, mais pour expliquer que notre monde, qui est une image de l’intelligible, possède assez de régularité et de permanence pour permettre à l’homme de penser, de parler et d’agir en conformité avec la réalité, et non pas au hasard. Il s’agit donc de connaître, et de connaître pour bien vivre.



La réalité véritable n’est pas celle « sensible » que perçoivent les sens, elle ne consiste pas dans ces corps changeants que nous percevons nous-mêmes au moyen de notre corps. Immuable, accessible seulement à l’intellect il la nomme « intelligible ». La connaissance serait inconcevable si ce que nous pensons et ce que nous disons ne pouvait être identifié qu’avec ces choses toujours changeantes que perçoivent nos sens. Pour qu’une connaissance soit possible, il faut qu’un objet de connaissance existe qui soit identique à sa définition et qui demeure tel qu’en lui-même, tel qu’il est. Tel est le statut de l’intelligible.



Comment concevoir maintenant le rapport entre ces deux niveaux de réalité distincts, le sensible et l’intelligible ? Les choses sensibles reçoivent bien quelque chose de la réalité intelligible, elles y ont part, elles « en participent ». Les choses sensibles reçoivent une stabilité ou un ensemble de qualités, qui permet qu’on les connaisse, en les apparentant, qu’on les nomme et qu’on les classe. Comme dit Socrate, une belle jeune fille possède bien la qualité « beau », mais elle ne sera pas toujours belle et, surtout, elle n’est pas le beau lui-même [le « Beau » idéal], car ce dernier relève de l’intelligible. » [Fin de citation]

Remarque :



I - Contrairement à ce qui est prétendu ici et là, la philosophie de Platon n’est pas à l’origine de la pensée religieuse, puisqu’elle se fonde sur l’ « unité » entre l’intelligible et le sensible. C’est incontestablement le matérialisme ou « pseudo philosophie » d’Aristote, avec son dualisme primus motor et matière absolue, qui préfigure les religions monothéistes avec leurs « deux » absolus : Créateur et création.



Chez Aristote, en effet, le primus motor joue le même rôle que le Dieu monothéiste pour expliquer l’émergence ex-nihilo du monde. Il n’y avait rien, et soudain « FIAT LUX ! », grâce à un mystérieux moteur ou à une non moins mystérieuse divinité ! Reste néanmoins la question toujours sans réponse sur la provenance du primus motor – et ceci vaut pour le big-bang ! - ou de Dieu…



Toutefois, le primus motor diffère énormément du Dieu monothéiste de la religion - chrétienne, tout au moins -, et de l’idéalisme de Descartes ou de Kant.



[Il s’agit bien du même Dieu chez les religieux et chez les idéalistes cartésiens et kantiens, ne serait-ce que parce qu’il disposerait d’un prétendu « libre arbitre » ; un libre arbitre, dont la réalité quotidienne nous montre par ailleurs ce qu’il en est – ou plutôt ce qu’il n’en est pas réellement ! Ah, comme le monde serait parfait, si seulement « Dieu le voulait » dans son libre arbitre ! Mais il faut croire que Dieu n’aime pas les humains…]



Le primus motor se distingue du Dieu religieux, d'abord parce qu’il est sans concurrent, comme il en va avec Yahvé, Allah et le Dieu chrétien. A son propos, les humains ne sont pas conduits à des croyances superstitieuses, nées de leur imagination. Ils ont, en effet, créé un « Dieu à l’image de l‘homme », c’est-à-dire lui ressemblant avec ses qualités empruntées à la nature humaine, et qu’ils lui prêtent ; Dieu est infiniment bon, par exemple.



Par ailleurs, le primus motor, une fois son rôle initial accompli, n’intervient plus dans la vie des humains, contrairement au Dieu superstitieux censé être le Dieu-providence qui régente la vie sur Terre, au gré de sa libre volonté, et assure aux humains une vie éternelle après la mort. Face à l’angoisse existentielle des humains, la peur de la mort en particulier, le monothéisme chrétien, entre autre, a forgé la croyance en une vie éternelle dans un paradis réservé seulement aux bons, ou un enfer où croupiront les méchants : un moyen simpliste, mais bien pratique pour faire obéir les humains, même si certains s’imaginent tromper Dieu en se faisant passer hypocritement pour de « vertueux » dévots, du fait d'assister chaque matin à l’office, ou de prier cinq fois par jour, par exemple !



[A ceux qui me reprocheraient de caricaturer, je réponds que les « croyants » guident effectivement leur vie sur Terre dans ce but ultime, en visant évidemment l’accession au paradis, comme l’attestent leurs pratiques superstitieuses destinées à s’assurer la bonne grâce de Dieu, ici-bas, et au jour du jugement dernier, telles que les offrandes, les prières, les pèlerinages, etc.]

 

II – La pérennité de la philosophie véritable, qui va de Platon à Brunner, en passant par Spinoza, entre autre, n’autorise aucune « nouvelle » philosophie, puisque LA Vérité est éternelle - et non à découvrir DEMAIN, comme le donne à croire le scientisme matérialiste contemporain !



La vraie philosophie n’exclut pas pour autant pas des présentations différentes, comme l’attestent les spécificités des œuvres de Platon, de Spinoza et de Brunner, tant dans l’emploi des termes que dans la manière d’exposer.



Ainsi l’« intelligible », la réalité véritable, l’Idée des idées de Platon, c’est la Substance de Spinoza, et le Pensant chez Bruner, recouvrant la même réalité absolue ou ABSOLU : ce qui est - existe - de toute éternité - sans commencement ni fin -, est infini – sans limites -, immuable et parfait.



Ce que Platon nomme le sensible, c’est la nature naturée de Spinoza, le relatif de Brunner. Il faut entendre par-là les infinis entendements infinis ou infinies manières de saisir la substance à travers leurs mondes spécifiques ;  à la manière, dont notre entendement la saisit à travers notre monde humain. Pour reprendre le mot de Platon, notre monde humain est notre « image » spécifique de l’intelligible ou Absolu ou réalité véritable.



N B : Le mot « intelligible » implique l’absence de « contradiction » ; en effet, ce qui contient des contradictions n’est pas réellement pensable, puisque cela conduit à penser « tout et son contraire »…

Publié dans PHILOSOPHIE

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