Yves Christen : Philosophie versus scientisme

Publié le par Sylvain Saint-Martory

                                      

Dans un entretien accordé à Elisabeth Lévy et publié dans le n°1913 de l’hebdomadaire Le Point du 14 mai 2009, le neurobiologiste Yves Christen commente son récent livre « L’animal est-il une personne ? », en répondant aux demandes de précision de la journaliste.

 

Toutefois, certaines réponses ne me paraissant pas aller strictement dans le sens de LA Vérité, principalement sur la distinction radicale à opérer entre philosophie et science, scientisme plus exactement, m’ont inspiré les réflexions ci-après. Cependant, avant de les exposer, faute d’avoir eu envie de lire le livre, je n’ai pas manqué de m’informer du contenu de l’ouvrage pour juger de la pertinence de sa publication. Je mets donc à la disposition de chacun un résumé de l’ouvrage, la retranscription intégrale de la vidéo où Yves Christen justifie l’objet de son travail, et le commentaire d’Alain Romestaing, maître de conférences en Littérature française à l’IUT Paris Descartes.

 

Résumé :

 

« Longtemps nous avons considéré les animaux comme ceux que la nature avait privés des qualités que nous, les humains, possédons : l'aptitude à raisonner, apprendre, communiquer, s'adapter, décoder, transmettre, enseigner, progresser...

 

Les travaux scientifiques ont pulvérisé cette idée reçue, et depuis la dernière décennie, ils nous surprennent encore plus. Qui sont vraiment les animaux ? On les savait joueurs, blagueurs, rieurs, féroces parfois ; on les découvre tricheurs, menteurs, trompeurs, mais aussi aimants, mélancoliques ou encore émotifs, stratèges, sensibles aux intentions d'autrui, capables de respecter une morale ou d'élaborer une culture.

 

La très grande ingéniosité des tests et l'extraordinaire diversité des observations scientifiques (éthologie, génétique, psychologie, zoologie, primatologie, neurosciences) nous révèlent les facettes de l'intelligence et de l'identité animales, et prouvent l'absurdité qu'il y a à réduire les compétences de la bête à la seule force de son instinct. Car en dépit des caractéristiques qui fondent l'homogénéité de son espèce, chaque animal est un individu à part entière, un être social unique, complexe, et par là même un sujet de droit.

Des singes aux léopards, des éléphants aux antilopes, des baleines aux dauphins, l'auteur nous propose une approche de l'altérité qui apporte beaucoup au débat sur l'exploitation et la manipulation animales. Un plaidoyer fort documenté en faveur de la personne animale. »

 

Vidéo :

 

« Il me semble que nous vivons une époque très singulière sur le plan de notre relation à l’animal. Je veux dire par-là que, d’une part, l’homme de la rue en quelque sorte, découvre que l’animal est un être intéressant auquel il s’attache, alors qu’avant il ne s’y attachait pas, et, en même temps, ce qui m’a intéressé le plus et qui justifie la publication de cet ouvrage, c’est le fait que la science découvre au sujet de l’animal, au sujet des animaux il faudrait dire, un certain nombre de facettes, un certain nombre de composantes de leurs talents, que nous ignorions complètement jadis

 

Beaucoup d’animaux, pas seulement les grands singes, utilisent des outils, dans la nature ou en captivité, les animaux ont des comportements que nous considèrerions comme moraux ; par exemple, un animal peut souffrir en regardant un autre animal souffrir, il peut même accepter de ne pas se nourrir plutôt que d’infliger une souffrance à un autre animal. Un animal peut avoir le sens de la justice, et, s’il estime qu’une situation n’est pas équitable, il acceptera de perdre un certain bénéfice plutôt que de continuer à jouer le jeu dans le cadre d’une recherche.

 

Sur le plan des relations sociales, il est clair que les animaux vivent dans des systèmes sociaux extrêmement complexes, qui sont à peu près aussi compliqués que les systèmes sociaux que nous connaissons dans l’espèce humaine. Si on prend le langage, qui est souvent considéré comme le privilège de l’espèce humaine, on observe que les animaux  comme le Bono boukandi ( ?) sont capables de comprendre ce qu’on leur dit, en anglais, et d’y répondre par des moyens autres, en utilisant un key board, un tableau de bord, mais aussi un perroquet, comme Alex, est capable de comprendre ce qu’on lui dit en anglais, et de répondre, lui, en parlant anglais également.

 

On voit à travers ces exemples, et il y en a beaucoup, beaucoup d’autres, que tous ces fameux « propres » de l’homme, toutes ces fameuses caractéristiques qui étaient censées montrer qu’existait entre eux et nous un fossé extraordinaire, disparaissent. Et, effectivement, quand on prend conscience de cela, on se rend compte que l’animal est une « autre » personne, c’est quelqu’un qui a une personnalité, c’est quelqu’un qui a une richesse intérieure, et je pense que notre relation à lui ne peut pas ne pas tenir compte de ce paramètre.

 

Il est une autre chose qui m’est apparue, à la fois à travers l’étude de la littérature scientifique, mais aussi à travers mes propres expériences avec les animaux, notamment dans la nature et notamment en Afrique, en particulier avec les léopards, puisque j’ai consacré beaucoup d’heures de ma vie à observer et étudier les léopards. Cette chose là, c’est le fait que chaque animal diffère de l’autre sur la base de  leur individualité ; chaque individu est différent de l’autre, mais vous savez, « ça » a pris beaucoup de temps pour s’en apercevoir.

 

Lorsque Jane Goodall, qui est l’icône de la recherche sur les grands singes, a publié ses premiers articles sur les chimpanzés, elle avait utilisé, en anglais, les mots « he » et « she » pour dire il et elle, n’est-ce pas, et un des referees lui a reproché ; on ne doit pas dire he et she, on doit dire « it », et d’autre part il a estimé qu’on ne devait pas donner des noms d’individus aux singes.

 

Et d’autre part, dans le système social de ces animaux, chaque individu occupe une position particulière, exprimant la place d’une personne dans son réseau social, et si je lève cette personne, parce que je la déplace, ou pour toute autre raison, elle va venir à manquer aux autres membres de son réseau social, elle va venir à manquer à ceux qui l’aiment, qui l’apprécient, d’une certaine manière à ses ennemis aussi, qui seront en quelque sorte perturbés par son absence. Elle n’est pas un numéro parmi d’autres, elle n’est pas un numéro que l’on peut changer par un autre numéro, elle est une personne individuelle bien précise.

 

Nous devons traiter les animaux sur la base, non pas de leur appartenance à une espèce, à un groupe, mais sur la base de leur individualité propre. Et, si nous faisons cette opération, qui est une ouverture sur ce que les philosophes appellent l’ « altérité », la reconnaissance de l’autre, la reconnaissance du fait que l’autre a un monde intérieur, un univers mental propre, si nous faisons cette opération, bien entendu nous sommes amenés à conclure que, dans notre relation à l’autre, qui est une personne animale, nous avons des droits, nous avons des obligations, et ce problème est important dans tous les domaines, y compris dans le domaine de la recherche scientifique.

 

Qu’une chose soit claire en ce qui me concerne, je considère que la recherche de la reconnaissance, ce que j’appelle l’éthique de la connaissance » est une des grandes valeurs humaines, c’est une des choses essentielles, et je pense que nous avons le droit et le devoir de nous impliquer dans cette quête de recherche de la connaissance. Pour autant, et y compris par la voie de l’expérience animale,  et par la voie de la recherche sur l’homme, si nous avons ce droit parce qu’il est rattaché à cette grande valeur de la recherche du savoir, et parce que nous avons aussi cette obligation de ne pas faire n’importe quoi ; et exactement comme pour la recherche sur l’homme, il n’est pas question d’expérimenter de n’importe quelle manière,  et je pense que de la même façon on doit avoir la préoccupation similaire dans nos travaux sur l’animal, et on doit aussi offrir aux animaux des conditions de vie décentes.

 

Mais vous savez que c’est une préoccupation de plus en plus grande, puisque, aujourd’hui,  dans plusieurs pays du monde, on estime qu’il est important, essentiel, obligatoire, d’accorder aux grands singes, aux chimpanzés en particulier, qui ont servi la recherche, des conditions de vie honorables, de retraite exactement comme pour les humains, quand ils viennent à accéder au stade de la retraite. Mon livre ambitionne, à la fois, de faire le point sur l’ensemble des connaissances scientifiques qui permettent de jeter un autre regard sur l’animal, un regard enrichi par  un savoir qui est encore parcellaire, mais il est à parier que ce qu’on va apprendre dans les mois et les années à venir sera plus fantastique encore

 

Et à cette approche, qui est directement le fruit de la recherche, s’ajoute une préoccupation qui est de l’ordre de la recherche philosophique ; nous avons l’obligation, en quelque sorte, de découvrir dans l’esprit de cet « autre », qui est l’autre par excellence, l’autre qui est un « vrai autre », qui est encore plus autre que l’ « autre » humain bien entendu. Nous avons l’obligation d’aller chercher, en quelque sorte, ce qui nourrit son esprit, et si nous faisons cette opération, il est fort à parier que nous apprendrons beaucoup sur cet « autre » qui est l’animal, mais je crois que nous apprendrons beaucoup aussi sur nous-mêmes : le système fonctionne toujours comme un miroir, si j’apprends à mieux connaître l’autre, à mieux percevoir l’esprit de l’autre, en même temps j’arriverai mieux à me comprendre moi-même. »

 

Commentaire d’Alain Romestaing :

 

Yves Christen est à la fois un scientifique (biologiste spécialisé dans les domaines de la génétique et des neurosciences) et un vulgarisateur (il a été rédacteur en chef de la revue La Recherche et responsable de la rubrique scientifique du Figaro Magazine). Il a en outre introduit en France la sociobiologie (L’Heure de la sociobiologie, Albin Michel, 1979). Enfin, il s’est également fait connaître pour son intérêt à la fois scientifique et affectif pour des léopards dans Le Peuple léopard, Tugwaan et les siens (Michalon, 2000).

 

Toutes ces caractéristiques nourrissent son dernier ouvrage, L’Animal est-il une personne ?, qui est une somme passionnée et passionnante sur l’état des connaissances scientifiques (éthologie, génétique, neurosciences, primatologie, zoologie…) concernant des qualités découvertes chez les animaux (léopards donc, mais aussi éléphants ou baleines, araignées sauteuses ou labres nettoyeurs, chimpanzés, bonobos, gorilles, chiens, chèvres, corbeaux…) alors même qu’elles ont été ou sont encore désignées comme des «propres» de l’homme. L’auteur opère donc une vaste récapitulation des données concernant ce qui est censé faire défaut aux animaux (la deuxième partie énumère ces supposés manques : de raison, de socialité, d’émotion, de langage, de «théorie de l’esprit» c'est-à-dire de l’aptitude de se mettre mentalement à la place d’un autre, de culture...) ou ce que les humains sont censés avoir en plus (la troisième partie s’attaque à l’anthropocentrisme et à l’idée d’une supériorité génétique, cérébrale, ou en matière de liberté, de droits).


Cette double récapitulation est encadrée par une première partie en guise d’introduction (à moins que celle-ci ne se réduise au très court prologue sur l’ambivalence du mot «personne» entre «autoglorification» et «insignifiance») et une dernière partie synthétisant les apports des études précédemment décrites pour (continuer de) répondre à la question de l’ouvrage telle qu’elle est modulée par le prologue : «personne ou personne ?» La problématique n’est donc pas très rigoureusement définie, au prétexte que l’auteur «confesse un bien piètre goût pour les discussions sans fin sur» le sens précis du mot «personne» ! Citant le biologiste moléculaire Francis Crick, Yves Christen pense qu’on «ne gagne pas de bataille en débattant à perte de vue sur ce qu’on entend par le mot bataille» (pp.19-20). C’est là quasiment une clé méthodologique : de l’action et des faits ! Si la première partie dit clairement ce que l’auteur entend par «personne animale», elle insiste surtout sur le constat d’une nouvelle attitude à la fois scientifique et populaire par rapport aux animaux, se caractérisant par une plus grande sensibilité, voire par de l’amour (p.17), et sur l’enjeu intellectuel de ce changement : «la relation à ces autres vivants mérite de nouvelles analyses, qui les prennent en compte en tant que sujets» (p.19). De même, les enjeux éthiques précis concernant la reconnaissance du statut de personne animale seront régulièrement abordés et développés, notamment à propos de l’expérimentation sur les animaux ou de leurs droits…


En d’autres termes, le titre de l’ouvrage est une interrogation oratoire plus qu’une question soulevant une problématique : Yves Christen répond par l’affirmative dès le début. L’objet du livre est bien davantage de montrer comment «l’approche scientifique et expérimentale», notamment de ces dernières années, «semble ruiner l’absurde vision de l’insignifiance de la bête» (prologue). À partir de là, le livre est en effet un impressionnant recensement des observations, expérimentations, découvertes permettant de dépasser la pauvreté de la notion d’instinct quand on parle des comportements animaux, recensement dont se dégagent les positions épistémologiques actuelles, les polémiques, et même certains changements dans les a priori des scientifiques : l’auteur, en historien des sciences, fait malicieusement remarquer que les expérimentateurs toujours soucieux de se démarquer du sens commun découvrent que les animaux nous comprennent, mais avec une réticence telle qu’«on se demande si certains expérimentateurs d’aujourd’hui […] n’auraient pas a priori tendance à favoriser l’hypothèse d’une compétence mathématique plutôt que celle d’une captation de la pensée d’autrui» (p.183) !


Ce genre de remarque fondée sur une connaissance à la fois intellectuelle et concrète du monde scientifique fait souvent le sel d’un essai au ton très personnel : l’auteur n’hésite pas à nous présenter des personnes, qu’il s’agisse d’évoquer le divorce d’un couple de chercheurs et du changement consécutif de leurs objets de recherche (p.112) ou de plaisanter sur l’apparence d’un collègue («Sapolsky est un drôle de chercheur. Allure de hippie de la bonne époque, mais rien à voir avec un marginal. Il enseigne à Stanford […]», p.265). De même, il racontera son vécu, ses rencontres, sa position par rapport aux animaux («faire une personne [de la bête] ne revient pas à la considérer comme une personne humaine», p.410) ou par rapport à l’expérimentation animale (on ne peut y renoncer mais il faut la soumettre à l’inconfort d’une réflexion éthique «en situation complexe», p.411). Enfin il expose sa conviction intime, «contre l’avis de la plupart des spécialistes», «que la théorie de l’esprit comme la conscience doivent être largement répandues dans le monde vivant» (p.179).


Cette dimension personnelle du livre et la conscience de «l’évolution de notre sensibilité et de nos représentations médiatisées de l’animal» auraient pu permettre, cependant, plus de compréhension sur les certitudes anciennes, fussent-elles philosophiques et fondées sur un humanisme ayant «placé l’homme sur un piédestal en vertu de l’ignorance des époques passées» (p.412). Descartes en effet, coupable d’avoir réduit l’animal à une machine (et bien qu’il ait contribué à fonder la démarche scientifique moderne au nom de laquelle Yves Christen le condamne), en prend pour son grade, ainsi que nombre de philosophes de la singularité humaine, de Heidegger à Luc Ferry. De manière plus générale, il est dommage que les sciences humaines soient négligées, notamment quand il s’agit de se poser la question de la vie sociale des animaux (chap. 5), l’auteur réduisant le débat sur la question à ce qu’il présente comme un dialogue de sourds entre lui et Antoine Spire sur France Culture (p.80). On peut s’étonner notamment de l’absence de toute référence au travail de Jean-Marie Schaeffer (La Fin de l’exception humaine, Gallimard, 2007) dont le discours critique concernant la thèse de la singularité de l’être humain prévalant encore dans les sciences humaines émane donc de ces mêmes sciences humaines et rencontre bien des analyses d’Yves Christen ! Mais ce dernier, répugnant, comme on l’a vu, «aux discussions sans fin», préfère par tempérament et par formation s’appuyer sur des «savoirs certes encore fragmentaires, mais objectifs», reposant sur «des découvertes empiriques menées dans la nature et en laboratoire» (p.412).


On ne saurait trop lui en vouloir, ces savoirs étant présentés avec clarté, précision et vivacité et mis en perspective aussi bien par rapport à l’histoire des sciences de l’animal que par rapport au futur : de façon assez surprenante (et peut-être un peu contre-productive du point de vue de l’argumentation en faveur de la personne animale), Yves Christen établit un court rapprochement final entre «le mouvement de personnalisation» concernant les animaux et l’autonomisation des robots conçus selon le «modèle des vivants fabriqués par la sélection naturelle» (p.408). Il se projette même dans le dernier chapitre en pleine science-fiction. L’expérience du Néerlandais Willie Smits qui a mis des Webcams à la disposition des grands singes dont il s’occupe conduit en effet l’auteur à imaginer que «demain tous les orangs du monde […] se trouvent interconnectés et échangent des idées» (p.413). Alors, on ne pourra plus douter «qu’il faille les traiter comme des personnes» ! Mais alors, il ne s’agit plus d’objectivité scientifique : «à force de […] pousser [cette «grosse pierre au sommet d’une colline» que sont le livre de Christen et l’initiative de Willie Smits], à coup sûr elle va dégringoler la pente. Nul ne sait où elle aboutira, mais quelque chose va se passer qu’il ne sera pas possible d’interrompre» (p.414).


Peut-être n’est-il pas si mal que des philosophes, des sociologues, des écrivains ou des psychologues continuent de penser la singularité de la personne humaine aussi bien que celle de la personne animale…


Alain Romestaing (Mis en ligne le 22/07/2009)

 

Outre les critiques émanant de quelqu’un qui a lu et analysé le livre d’Yves Christen, ma première remarque est pour souligner que l’auteur oppose une vision scientifique de l’animal, donc éclairée, à celle d’un magma populaire indifférencié, dont on voudrait qu’il soit, non seulement unanime, mais stupidement arriéré dans sa conception de l’animal en général, ainsi que l’atteste le premier paragraphe du résumé : 

 

« Longtemps nous avons considéré les animaux comme ceux que la nature avait privés des qualités que nous, les humains, possédons : l'aptitude à raisonner, apprendre, communiquer, s'adapter, décoder, transmettre, enseigner, progresser... ».

 

Or, comme toute généralisation, elle ne vaut que ce que vaut la parole de son auteur, et c’est oublier un peu vite tous ceux qui l’ont précédé sur le plan scientifique, à l’exemple de Maurice Maeterlinck, auteur de livres sur les sociétés animales en général, et sur les abeilles, les termites et les fourmis en particulier, puisqu’il va même jusqu’à reconnaître aux animaux une possibilité d’évolution, au sens de constante adaptation à leur milieu, autrement dit leur capacité à transformer leur monde spécifique.

 

Et c’est pourquoi, bien avant Yves Christen, Maeterlinck leur avait-t-il accordé de ne pas être de simples automates agissant uniquement par instinct, mais des êtres disposant d’un penser, d’une intelligence, tandis que Christen avoue humblement à Elisabeth Lévy : « Ma propre réflexion sur la personnalité animale a mis bien des années à se préciser. J’ai toujours aimé les animaux, j’en ai aussi manipulé, mais je ne les avais jamais vus comme des personnes. C’est le résultat d’une longue maturation. » 

 

Par ailleurs, je ne pense pas que le premier dompteur de lions, de tigres, etc. venu, ou bien un quelconque éleveur d’animaux domestiques, voire le simple possesseur de plusieurs animaux de compagnie, puisse douter du fait qu’ils ne sont pas interchangeables au point, comme le dénonce Christen, qu’un numéro pourrait en remplacer un autre. L’observation suffit à montrer que chaque animal possède sa propre personnalité, son propre univers mental qui le distingue de son congénère, mais ceci est surtout facile à mettre en évidence chez les mammifères, donc des animaux très proches de l’homme. Même si Romestaing mentionne les araignées sauteuses et les labres nettoyeurs, dont a sûrement parlé Christen, c’est certainement beaucoup plus compliqué de distinguer l’ « autre », l’unique, lorsqu’il s’agit de méduses, de fourmis, de termites, d’abeilles, etc., etc.

 

Quoi qu’il en soit, Christen ne peut nullement reprocher collectivement aux humains, mais seulement à des enfants en bas âge, à des êtres particulièrement frustes, voire à un scientifique pas encore abouti, de méconnaître que l’animal est doté d’un penser spécifique, comme je le préciserai sur fondement philosophique, et de-là sûrement des différences d’un individu, d’une « personne », à l’autre. Par contre, bien qu’il s’en défende devant Elisabeth Lévy, l’anthropomorphisme, consistant à considérer les animaux à travers notre propre prisme humain, est indiscutable chez lui, fut-il appuyé sur la sociobiologie. En effet, cette branche récente de la science, censée permettre d’expliquer un certain nombre de comportements sociaux, emprunte au darwinisme, donc à l’évolutionnisme, et à notre « gène » contemporain.

 

Je n’entends pas établir ici la fausseté de la théorie de l’évolution, car la suite y pourvoira, mais Christen déclare sans ambiguïté que « la sociobiologie, c’est l’application du darwinisme aux comportements sociaux » - si ceci n’est pas faire de l’homme « la mesure de toutes choses », comment distinguer avec l’anthropomorphisme ? ! Pour ce qui est du gène, je renvoie au livre de Jean-Jacques Kupiec et Pierre Sonigo, Ni dieu ni gène, car il permet de mesurer la quête sans fin du scientisme sur un hypothétique « commencement » censé tout expliquer à propos de notre monde et de nous-mêmes.

 

Non seulement Christen tombe dans l’anthropomorphisme, mais, tout en s’en défendant également, il n’échappe même pas à l’anthropocentrisme le plus primaire, celui qui place l’Homme au sommet de la chaîne évolutionniste – tant qu’à être juge et partie, pourquoi se gêner ? -, puisqu’il déclare dans le Point : « Encore une fois, je ne doute pas que nous soyons plus intelligents que les animaux. »

 

D’autres propos tenus ici et là par Christen prêtent également à sourire, et d’abord celui de la prétendue compréhension de l’anglais par le perroquet Alex, a fortiori sa réponse dans la même langue. Il doit sûrement oublier qu’il s’agit d’un oiseau imitant la parole humaine, et qui répondrait donc tout aussi bien en n’importe quelle autre langue. Hormis la réponse, d’ailleurs, il en va tout aussi bien du premier chien venu obéissant aux ordres de son maître. Ainsi Christen ne semble pas s’étonner de constater que ce même chien élevé en France, en Allemagne, en Russie ou en Chine, etc., comprendrait tout aussi bien le français, l’allemand, le russe, le chinois, etc. Pour le coup, notre prétendue supériorité serait diablement mise à mal, vu qu’aucun humain n’est en mesure de comprendre tous les langages du monde, comme le chien, par exemple, serait censé le faire. Toutefois, je n’entre pas ici dans l’explication cohérente, et non fantaisiste, donnée par Brunner à cette question.

 

C’est également pousser un peu loin le bouchon de l’anthropomorphisme que de parler du comportement moral de l’animal, quand on voit ce qu’il est en est, en réalité, de celui de l’homme ; et le premier pigeon venu, par exemple, témoigne lui aussi de son désir « égoïste » de conserver son existence, dès qu’un congénère vient picorer sur son sable – alors, sa morale ! Quant à justifier leur sens moral en prétendant qu’il pourrait conduire des animaux jusqu’à ne pas accepter de se nourrir plutôt que d’infliger une souffrance à un autre animal, c’est à se demander pourquoi le lion dévore la gazelle, sans demander à celle qui en réchapperait si elle a souffert ou non des crocs du lion sur sa pelure.

 

Quant au prétendu sens de la justice chez les animaux, évoqué par ce propos de Christen : « s’il estime qu’une situation n’est pas équitable, il acceptera de perdre un certain bénéfice plutôt que de continuer à jouer le jeu dans le cadre d’une recherche », on ne peut vraiment pas dire qu’elle existe davantage dans les sociétés animales que dans la nôtre. Et si quelqu’un en doutait, je lui conseillerais d’aller assister au repas des gorilles, au zoo de Plaisance-du-Touch à proximité de Toulouse, pour mesurer à quel point l’ordre hiérarchique y est strict, et de surcroît sévèrement appliqué – et apparemment, aucun ne semble faire semblant de toucher à la nourriture avant le chef !


Après avoir souri, je ne peux manquer de terminer sur un franc éclat de rire, lorsque Christen parle du droit des animaux, et donc notre obligation, à une retraite pour eux. Dans un temps, où on ne sait pas comment payer celle des salariés, sauf à les faire travailler jusqu'à soixante-dix ans, quelle solution va-t-il imaginer pour une retraite animale institutionnalisée, et concrètement sous quelle forme ? Si ce n'est pas là le comble de l'anthropomorphisme, qu'est-ce donc ? !

Pour conclure, le scientisme relatif aux animaux se caractérise donc bien par l’anthropomorphisme et l’anthropocentrisme, qui font fi de la « vraie » philosophie. Celle-ci, en effet, se garde bien de faire de l’homme la mesure de toutes choses, puisqu’elle reconnaît, sans jugement hiérarchique, que « omnia animata », TOUT pense, mais pas à la manière du penser humain. Et là, TOUT entendement particulier ne fait qu’UN avec son monde spécifique, tel qu’énoncé par Spinoza dans la proposition VII de Éthique II, qui peut aussi se lire ainsi : « L’ordre et la connexion des choses ne font qu’un avec l’ordre et la connexion des idées. » - et vice-versa !

 

Ainsi nous ne saurons « réellement jamais RIEN » des infinis mondes infinis, qui coexistent avec le nôtre sans le savoir – hormis pour notre anthropomorphisme, évidemment ! Et ce n’est pas le « Souverain Bien », à savoir la Métaphysique de Descartes et de Kant, qui réunira la « vraie » philosophie et la science pour donner quelque chose de ferme à cette dernière, car il s’agit de deux facultés différentes de notre entendement ! ! !

 

 

 

 

 

 

 

 

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