Dieu, le Coran et l'obscurantisme [FIN]

Publié le par Sylvain Saint-Martory

Rappel

 

La discussion surréaliste, diffusée dans l'émission « Les Matins » de France Culture du 24 dernier, à propos d'un livre intitulé, Penser le Coran, m'incite, dans un premier temps, à présenter la retranscription intégrale du débat, avant de démontrer dans un second temps, à Ali Baddou, présentateur attitré des « Matinales » - et par ailleurs agrégé de philosophie ! -, combien notre époque, qui se croit pourtant au comble du modernisme, en est toujours au même degré d'obscurantisme que celles qui l'ont précédée - sinon plus !

 

En effet, en matière de religion, malgré des différences notables dans les dogmes juifs, musulmans et chrétiens, témoignant ainsi que leur religion ne saurait exprimer LA Vérité absolue, il sera difficile de me prouver que, au cours de leur histoire, l'une ou l'autre superstition religieuse aurait récusé à « son » Dieu la prétention de dire l'Absolu - certes, un absolu fictif, ainsi que cela a été démontré more geometrico, mais qui n'en reste pas moins l'absolu pour tous les fidèles dans leur diversité !

 

Or, le débat surréaliste reproduit ci-après ose affirmer, clairement et nettement, qu'Allah, Dieu des musulmans, dit des vérités relatives, mais je doute que juifs et chrétiens partageront cette opinion - retirer à Dieu l' « absoluité » de sa Parole, c'est la mort assurée de Dieu, et pour le coup, je ne vais pas m'en plaindre !

 

Annexe : Penser le Coran [FIN]

 

Ali Baddou : Alors, justement, vous n'êtes pas historiens, vous êtes des chercheurs, et des chercheurs engagés, alors que peut la parole des sciences sociales, une parole critique, au sens simple et littéral du terme, contre les discours intégristes ?

 

Baghat Elnadi : Elle peut beaucoup

 

Ali Baddou : Baghat Elnadi, elle peut beaucoup ?

 

Baghat Elnadi : Oui, parce que là on est à la recherche dans les pays de l'islam, maintenant, et il y a une certaine tradition de se référer aux imams, aux gens de la mosquée à interpréter le Coran selon un certain système. Mais il y a beaucoup de chercheurs maintenant, beaucoup de penseurs dans le monde islamique, et qui disent « non, il ne faut pas faire ça » ; bien sûr, nous ne sommes pas naïfs, nous savons que les conditions économiques, sociales et politiques imposent une certaine « vérité », mais nous savons aussi que la recherche dans ce domaine peut aider les gens à y voir plus clair. Moi je pense, je me souviens très bien d'une certaine période, c'était au début des années 50 en Egypte, un ami à nous, avant d'être notre ami avait écrit un livre intitulé, Par ici nous commençons, et c'était quoi le premier pas qu'il proposait, c'était de séparer l'Etat de la religion, et je me souviens que ce livre avait signalé une démarche qui nous a libérés... nous étions jeunes et nous cherchions un chemin qui pouvait mener l'Egypte à l'indépendance... ce livre a eu un grand impact...

 

Ali Baddou : Mais aujourd'hui, aujourd'hui c'est peut être encore plus difficile assez paradoxalement de se faire entendre dans un univers, ou dans des sociétés où les cassettes audio et les prêches dans certaines mosquées ont beaucoup plus d'audience, et les prêches à la télévision ont beaucoup plus d'audience qu'une pensée exigeante comme la vôtre...

 

Adel Rifaat : Elle est exigeante, certes, mais qu'est-ce qu'on dit finalement ? On dit à chacun, et notamment aux musulmans croyants : « Tu es responsable de ta propre pensée, tu es responsable de ta lecture du Coran, tu vas en rendre compte à Dieu, toi personnellement, tu ne pourras pas t'en remettre à quiconque » ; donc en appeler à cette liberté de conscience, à cette obligation, pas à ce droit, à cette obligation de penser par soi-même. Il me semble que ça, c'est une mise en adéquation de l'état d'esprit de tous les croyants avec leur devoir de citoyen.

 

Ali Baddou : Mais il y a de la servitude à imposer... il y a aussi une servitude volontaire... il y a, malgré tout, une très, très grande popularité, dans les sociétés musulmanes, des courants intégristes...

 

Baghat Elnadi : attendez... nous sommes maintenant en train de parler politique... c'est le journal... vous me rappelez quelqu'un... Barack Obama...

 

Ali Baddou : Merci... c'est un beau compliment... Barack Hussein Obama... voilà d'où vient votre pseudonyme Mahmoud Hussein...

 

Baghat Elnadi : Si nous nous disons que c'est complètement inutile, que nous ne pouvons rien faire contre ces gens-là, on s'arrête, on abandonne et tout est terminé... mais nous, nous disons « Yes, we can ! »

 

Ali Baddou : Yes, we can... et quelles sont les conséquences politiques de votre travail, Adel Rifaat ? Votre travail qui pourrait a priori être un travail d'universitaire, mais dont on sent qu'il est beaucoup plus que ça...

 

Adel Rifaat : Oui... vous vous adressez à ce qu'il y a dans le plus intime dans la conscience de chacun comme besoin de penser par soi-même, c'est déjà pas mal. Mais plus précisément dans ce texte...

 

Ali Baddou : Celui du Coran ou votre texte ?

 

Adel Rifaat : Non, on a fait une sorte de déplacement dans le lieu où l'on apprend le littéralisme, et donc les intégrismes. Généralement, on part du texte... tel qu'il est...

 

Ali Baddou : Brut de décoffrage...

 

Adel Rifaat : Brut de décoffrage...donc très difficile d'accès, et donc auquel on peut faire dire ce qu'on veut... nous, nous avons décalé, et nous sommes allés en amont, au moment où le texte est en train de se faire, entre 610 et 632. Avec tous les récits dont on dispose, c'est là-dessus qu'on a travaillé pendant dix ans, les témoignages des compagnons du prophète, de ce que le prophète lui-même a dit, on voit le Coran en train de vivre, et de vivre, c'est-à-dire la parole de Dieu venant au prophète ; mais pour répondre, bien sûr, d'une part, d'abord à des choses très générales, le sens absolu, métaphysique et spirituel, mais aussi énormément de considérations liées au combat des premiers musulmans, puisque Dieu ne s'est pas suffi de leur donner ce message, mais il a voulu intervenir pour leur permettre de gagner leur combat

 

Après tout, c'était eux les derniers dépositaires du message de Dieu, donc il est intervenu pour les aider à combattre leurs ennemis, et à affronter leurs adversaires, donc, à s'organiser entre eux, à un certain moment, à un moment donné...nous rendons, si vous voulez, la chose tellement vivante qu'il est impossible de dire, qu'il est impossible de réfuter que le Coran est descendu dans l'Histoire, c'est ça le... A partir de ce moment, à partir de cette théorie, nous n'avons pas de conseil à donner, alors nous disons : « Il faut réfléchir par soi-même » ; juste une chose très importante : « Dieu a dit des choses relatives », c'est inscrit dans le Coran [SIC !] Dieu a reconnu qu'il pouvait changer des versets...

 

Ali Baddou : Il y a des versets abrogés... on va y revenir dans un instant... vous allez nous expliquer la façon dont vit ce texte, dont vous en restituez l'historicité.

 

Reprise d'Ali Baddou : Un mot pour reprendre, rapidement, Adel Rifaat...lorsque vous disiez que le Coran est vivant, et que, dans ce livre, vous essayez d'en restituer, justement, l'élaboration, la façon dont il a été conçu, non pas descendu du ciel, d'un coup, un texte, qui n'a pas été écrit de la main du prophète, mais qui est constitué de versets très différents... pour comprendre ce que veut dire que ce texte est vivant : « Que sont les versets abrogés ? »

 

Adel Rifaat : Oui, c'est une notion très, très importante, et dont on comprend qu'elle mette très mal à l'aise tous les littéralistes du monde, mais enfin elle est dans le Coran, et il y a un verset explicite où Dieu dit : « Lorsque, enfin... dès que nous abrogeons un verset, nous le remplaçons par un autre, meilleur ou analogue... pourquoi ça embarrasse les littéralistes, parce que ça veut dire qu'il y a dans le Coran un avant et un après...et qu'il y a donc un passage du temps.. et ce qui vient « après » a donc plus de valeur que ce qui est venu « avant »... on voit bien toutes les implications.

 

Ali Baddou : Un exemple... tous les musulmans se tournent, ceux qui prient en tout cas, se tournent vers La Mecque, mais ça n'a pas toujours été ainsi, et même dans la lettre du Coran, il était d'abord demandé aux musulmans de se tourner vers Jérusalem, et puis, dans un verset ultérieur, de se tourner vers La Mecque...

 

Baghat Elnadi : C'était... non ce n'était pas... le Coran ne dit pas exactement qu'il faut se tourner vers Jérusalem, c'était une habitude...le prophète le faisait. Mais le Coran disait aux musulmans qu'ils pouvaient prier dans n'importe quelle direction, que la Terre toute entière était à lui, alors ils pouvaient faire leur prière en se dirigeant vers n'importe quel endroit car la face de Dieu est cachée...

 

Et après, à un moment, quand ils sont arrivés à Médine, il y a eu des conflits entre les juifs et les musulmans, et le prophète a voulu changer de direction... c'est vrai qu'ils pouvaient faire leur prière en se tournant vers n'importe quel endroit, mais en réalité, dans la réalité, ils se tournaient vers Jérusalem...

 

Ali Baddou : Donc, il y a des versets contradictoires dans le Coran ?

 

Baghat Elnadi : Exactement... il y a des versets qui annulent d'autres versets...

 

Ali Baddou : Et d'où l'importance, effectivement, du contexte, du coup, pour accéder tout simplement au texte du Coran, malgré tout...comment est-ce qu'on décide, lorsqu'il y a des versets contradictoires, qu'est-ce qu'il faut suivre ou lequel il faut appliquer, Adel Rifaat ?

 

Adel Rifaat : Mais, d'abord, accepter l'idée qu'il y a cette notion de temps, et qu'il y a cette notion de changement... et donc c'est, c'est capital, et donc Dieu peut dire des vérités relatives... c'est pas parce qu'il se trompe... quand il dit deux choses contradictoires, c'est tout simplement parce que la vérité a changé entre-temps... il a toujours raison, mais, en ce qui concerne ces questions, dans le relatif... mais c'est très important...

 

Olivier Duhamel : Si c'est le privilège de Dieu, ce n'est pas parce que Dieu a le droit de changer les choses que d'autres, vous, les hommes, chacun, aurait le droit de le faire...

 

Baghat Elnadi : Si, c'est exactement ça, parce qu'on a le droit de penser, dans les trois premiers siècles de l'islam, les musulmans pensaient le Coran, essayaient de l'interprétaient, avaient le droit de l'interpréter et de changer même les choses, et c'est ça qui a permis au monde musulman d'avoir cette civilisation...

 

Ali Baddou : Et c'est ce qui a été perdu, d'après vous...

 

Baghat Elnadi : Absolument...c'est ça qui a été perdu.

 

Adel Rifaat : Je vois bien l'intérêt de votre question... si on reste dans un cadre très strict, qui est d'ailleurs celui de la plupart des gens qui font cet exercice, alors  lequel est descendu en dernier ?  Mettons, par exemple, sur la violence, à La Mecque, Dieu prônait la bienveillance, l'acceptation des divergences, et a refusé aux musulmans l'idée même de se défendre par la violence contre les polythéistes ; à mes yeux, ça change, la communauté musulmane est menacée, il y a de grandes coalitions tribales qui se font contre elle, il faut se défendre, se défendre par l'épée... bon... alors, ce changement-là, comme c'est le dernier, on peut dire que c'est celui-là, qui compte...l'intérêt d'un verset, c'est de venir en adéquation avec une situation donnée... si, aujourd'hui, il n'y a pas de lieux où les musulmans sont interdits de prôner leur religion, de se construire une mosquée, de parler d'islam, y compris dans les pays à majorité non musulmane, pourquoi voulez-vous vous battre avec le sabre ? Donc, la notion essentielle à tirer, pour aujourd'hui et pour demain, c'est qu'on ne peut pas être prisonnier d'un verset tout simplement parce qu'il a été adéquat à une situation donnée...

 

Caroline Eliacheff : Est-ce que vous ne pensez pas que, comme pour toute religion, ça ne pose pas le problème de la transmission ? Qui transmet et comment ?

 

Baghat Elnadi : Exactement, ça pose le problème, mais pour les musulmans, personne ne transmet rien, c'est le Coran, vous avez le Coran, il faut le lire, il faut le comprendre et il faut le pratiquer.

 

Caroline Eliacheff : Ce que vous dites c'est qu'il y a assez peu de personnes qui le lisent...il y en a beaucoup qui le pratiquent, et très peu qui le lisent.

 

Baghat Elnadi : Il y a très peu de gens qui le lisent, il y a très peu de gens qui le comprennent, et il y a très peu de gens qui le pratiquent, parce que, soyons clair : aujourd'hui, dans toutes les sociétés musulmanes, on a abandonné beaucoup de prescriptions de l'islam, et c'est une bonne chose, c'est-à-dire couper les mains aux voleurs, flageller celui qui commet un délit, et tout ça on ne le pratique plus.

 

Ali Baddou : C'est surtout en matière d'argent qu'on a abandonné beaucoup de prescriptions du Coran,  mais pour le coup, de tous les textes sacrés, la pratique des prêts avec intérêt, la spéculation sur l'argent, on s'accommode très facilement de ces questions financières, et puis on peut aussi être très rigoureux sur les questions de mœurs, d'inégalité de statut entre les hommes et les femmes...

 

Baghat Elnadi : Je crois que les seules choses qui restent valables pour tous les musulmans aujourd'hui, malheureusement c'est l'inégalité entre l'homme et la femme, et le problème d'héritage, la distribution de l'héritage... ça, c'est, malheureusement, ce sont les deux points qui restent dans toutes les sociétés musulmanes ; même les gens, les dirigeants, qui ont essayé de réformer ces principes-là, n'ont pas réussi...par exemple le roi du Maroc, récemment. A un moment, il était très libéral et il a donné des postes de ministre à des femmes, mais pour ces deux points ça reste incontournable et c'est ça qui fait...

 

Ali Baddou : Enfin, il y a eu une réforme du statut de la femme et du code de la famille au Maroc, en l'occurrence. Mais qu'est-ce qui justifie les inégalités entre les hommes et les femmes dans le Coran ?

 

Adel Rifaat : Ah il y a des... on vous raconte une histoire : il y a une femme qui vient voir le prophète, et qui lui dit : « Mon mari m'a giflée. », et le prophète lui dit : « Gifle-le ! » ; alors, comme l'homme est un homme respectable, c'est l'un des compagnons du prophète,  le prophète n'hésite pas, il dit à la femme, alors ils partent tous les deux, et voilà un verset du Coran qui descend, et qui dit que non : « l' homme est responsable de la femme, la femme doit suivre l'homme ».  Alors il les appelle, il les rappelle et leur dit : « J'ai voulu quelque chose, et Dieu a voulu autre chose. »... alors non, non, la femme ne peut pas frapper l'homme...

 

Olivier Duhamel : C'est Dieu le machiste, alors ?

 

Adel Rifaat : Ça, c'est encore un exemple... il y a eu un certain progrès dans le statut de la femme, mais jusqu'à un certain point. Là, c'est encore l'expression du fait que le Coran descend, et concernant les choses relatives à cette période, il peut instaurer certain progrès, mais il ne va pas jusqu'à l'égalité ; c'est impossible, nulle part au monde, même pas en Arabie saoudite il y avait l'égalité entre l'homme et la femme, nulle part au monde on n'a supprimé l'esclavage... donc nous sommes, là, dans la sociologie, dans l'Histoire, dans les contraintes, c'est, c'est.. ce chapitre, ce pan du Coran, qui correspond à des réalités qui ne sont plus... voilà, voilà... tout simplement.

 

Marc Kravetz : Je suis perplexe... euh... avec vous... avec votre livre... je l'ai bien lu ......euh..., puis je me suis demandé... en fait, c'est une série de questions, que j'ai voulu simplifier au maximum... mais la toute première, c'est à quoi et à qui.. c'est un livre extrêmement intelligent... c'est un livre très érudit, mais ça tout le monde vous connaît... c'est un livre plutôt malin... à certains égards il est assez drôle... mais... euh... on se demande... mais ce n'est pas une question très métaphysique... on se demande... mais à qui, réellement... euh... vous souhaitez parler... vous y croyez vraiment ?

 

Parce que, en gros, votre représentation de Dieu...et du Prophète, en ça, est assez paradoxale... euh... parce que, d'une certaine façon... euh... vous faites un prophète, ou un Dieu selon les cas, très relativiste, très arrangeant... euh... à bien des égards... surtout avec le prophète... il y a quand même un passage très étonnant, où le prophète rentre chez une femme, Zaynab, qu'il a d'ailleurs donnée à marier à un homme qui n'en voulait pas vraiment... euh... non plutôt elle n'en voulait pas vraiment, lui la voulait... le mariage se fait, ça se passe pas très bien, la femme n'est pas très contente de son mari, et elle est très belle...et c'est vrai, un jour, le prophète va la voir et il la trouve réellement à son goût... et donc, comme vous le dites si gentiment, le verset tombe... euh..., il a droit à la femme, il peut l'épouser... ça s'appelle être très arrangeant, parce que ça ne fait pas un cas de jurisprudence, d'ailleurs, ça ne marche que pour lui cette affaire... donc...euh... on a un peu le sentiment que vous jouez avec quelque chose...

 

Adel Rifaat : Pas du tout ! Nous disons...

 

Marc Kravetz : Ah, pardon, c'est pas au second degré... ?

 

Adel Rifaat : Non, mais au troisième, ce que tu veux, mais ce que nous disons c'est que c'est dans le Coran... regardez le Coran... lisez le Coran et voyez un peu toutes ces choses qui peuvent être perturbantes... mais oui, mais c'est ça...

 

Baghat Elnadi : Cela dit, je voudrais parler de ce que vous venez de dire... effectivement, ça peut être troublant, et nous avons été troublés... pourquoi ? Parce que le prophète, quand on a écrit Al-Sīra (la biographie),  c'est un livre de mille deux cents pages, on a souhaité écrire sa vie en tant que prophète, parce qu'on ne sait plus presque rien à propos de lui avant d'avoir reçu la révélation, et nous avons beaucoup aimé cet homme car nous l'avons compris... c'était presque comme un contemporain aujourd'hui... on vivait avec lui... ce que vous dites à propos de Zaynab Ben Teasch ( ?), parce que Zaynab c'était son fils adoptif, qui avait épousé Zaynab Ben Teasch... ( ?), et le prophète est allé chez lui... hein... ça, ça confirme son côté humain, ça, parce qu'il y a deux choses : pour les musulmans il y a le prophète, et le prophète lui-même dit :

 

« Je suis le messager de Dieu, c'est-à-dire je reçois le message, je transmets le message, et quand je retransmets le message, c'est la parole de Dieu, mais je ne suis qu'un homme, j'ai mes faiblesses...et vous devez me juger comme un homme » ; alors il y a la double, pas nationalité, mais la double personnalité »...

 

Marc Kravetz : Mais, quand même, Dieu lui arrange, comme on dirait très vulgairement, donc Dieu lui arrange le coup quand même...

 

Adel Rifaat : C'est ça que dit la femme préférée du prophète, et il y a un moment où elle lui dit « Mais, ton Dieu va vraiment dans le sens de ce qui t'arrange.. »

 

Marc Kravetz : Alors ma question métaphysique, parce que c'est quand même ça le fond de l'affaire, c'est que... euh... alors on pourrait la poser de la manière la plus provocante qui soit, qui est : « Et, s'il avait tout inventé ? » ; il est très fort, il est très intelligent, il est mystique, et s'il avait tout inventé, c'est-à-dire que... euh...

 

Ali Baddou : Vous parlez de qui, du Prophète ?

 

Marc Kravetz : Du prophète... eh ben oui... non... Dieu a tout créé, donc...c'est lui qui aurait pu tout inventer... euh...

 

Ali Baddou : En même temps, il n'a pas écrit ce texte...

 

Marc Kravetz : Oui, mais la vraie question, celle qui et juste derrière, car c'est celle-là qui est la vraie question, qui est la plus mortelle aujourd'hui, dans tous les sens du terme, c'est, après tout pourquoi pas ? Sauf une chose, pourquoi serait-il, et au nom de quoi serait-il, le dernier prophète ? Parce que c'est, en gros, l'imposition de l'islam, ce qui fait que, en gros, l'intégrisme est possible, ce qui fait qu'il clôt toute prophétie possible, alors qu'au contraire, et vous le dites très bien, grosso modo tout était relatif, et pas là...

 

Baghat Elnadi : Pourquoi le dernier prophète ? Je viens de lire, ou commencé à lire un livre écrit par un allemand, qui insiste sur un côté que les musulmans ignorent... c'est qu'effectivement le prophète croyait que la fin du monde est très proche, et quand il a annoncé qu'il était le dernier prophète, il annonçait en même temps que la fin du monde était très proche. Il disait à ses compagnons : « Moi et la fin du monde, c'est comme ça », et pour... il voyait un gamin passer, il a dit : « Vous verrez la fin du monde avant la mort de ce gamin »... alors, ici, c'est relatif. Quand il dit : « Je suis le dernier prophète », ça ne signifie pas qu'on va avoir deux mille ans, trois mille ans, sans prophète... non, c'était très proche...

 

Ali Baddou : Un mot, quand même, pour essayer de comprendre votre démarche, Messieurs ! « Lorsque vous dites que ce livre, Penser le Coran, il a pour vocation de s'adresser au libre arbitre de ceux qui sont musulmans, en l'occurrence pour leur éviter de rester soumis à une parole qui s'imposerait à eux, à une lecture univoque du Coran ; finalement le libre arbitre, est-ce qu'il ne serait pas aussi dans l'oubli du texte, dans la distance par rapport à ce texte, Adel Rifaat ? Est-ce qu'on doit tout en attendre, aussi bien le pire que le meilleur ?

 

Adel Rifaat : Oui, mais c'est tout à fait permis de penser ce que vous dites, y compris ce que suggère Marc Kravetz, sans aller jusque là, que, pour certains, ils puissent se dire que la parole de Dieu n'est qu'une métaphore pour l'inconscient du prophète... tout est possible, mais je veux dire, il est permis de penser ce qu'on veut... pour ce qui nous concerne, ça ne nous gêne pas... simplement le premier pas, c'est vraiment ça... nous nous intéressons au premier pas... le premier pas pour un musulman croyant, notamment pratiquant, c'est de dire « voilà le noyau central de toutes vos exigences, de toutes vos pensées intérieures, sachez ce qu'il dit !

 

Olivier Duhamel : Et vous pensez que le musulman croyant peut vous suivre jusqu'au point que le musulman a le droit de devenir incroyant, parce que, au bout de l'histoire,  au bout de ce que vous dites, mais ça ne me regarde pas, c'est astucieux...

 

Baghat Elnadi : Non, je ne crois pas que le croyant ira jusque là...

 

Olivier Duhamel : Et pourquoi mon libre arbitre s'arrêterait avant ?

 

Baghat Elnadi : Non, c'est pas nous qui lui imposons, nous pensons qu'il n'est pas obligé d'aller jusque là, parce qu'il lirait le Coran de manière plus intelligente...

 

Adel Rifaat : Ça, c'est dans toutes les religions...

 

Baghat Elnadi : Il a le droit d'aller où il veut, c'est dans toutes les religions... aucun religieux, chrétien, juif, ne donnera pas la liberté à quelqu'un d'autre...

 

Ali Baddou : De sortir de la religion...

 

Baghat Elnadi : Oui... de sortir de la religion... ce que nous disons, c'est que, pour le prophète, pour les musulmans, il y a un hadith qui dit : « Un musulman, voilà ce qu'il doit faire pour aller au paradis : faire les cinq piliers de l'islam, la prière, le jeûne, le pèlerinage... et tout le reste, c'est à lui de choisir. Alors c'est ça que nous essayons de dire pour les musulmans... voyez le Coran dans ce sens, ne prenez pas le Coran comme un dogme, mais prenez le Coran comme un guide dans toute votre vie... et c'est ça que le Prophète, c'est pas nous qui le disons en réalité, c'est le prophète qui le dit et nous avons raconté les hadith qui sont à la fin du livre, qui confirme ça.

 

Ali Baddou : Le problème, c'est que ce teste là est utilisé comme une base juridique dans de très nombreuses sociétés, c'est ce qui est la matrice du droit... Adel Rifaat ?

 

Adel Rifaat : Non, ça c'est ce qu'on nous dit, on le dit aujourd'hui, on le dit que c'est la base, mais en réalité, comme on vient de dire, la société musulmane, à part deux ou trois qui sont très archaïques, utilisent autre chose. La base juridique en Egypte, c'est la loi française, à part les deux points sur lesquels j'ai insisté...

 

Ali Baddou : L'héritage, le statut de la femme...

 

Adel Rifaat : Oui...

 

Ali Baddou : Qui ne sont pas des questions négligeables, malgré tout...

 

Adel Rifaat : Non, absolument pas, bien sûr...

 

Ali Baddou : Et justement, si on en reste à ces questions, le statut de la femme et l'héritage, c'est quasiment la règle dans la totalité des pays musulmans ?

 

Adel Rifaat : Mais je n'ai pas très bien compris...

 

Ali Baddou : Le Coran sert justement de matrice pour régler le sort des relations entre les hommes et les femmes, leur place dans la société...

 

Adel Rifaat : Non, non, non, non, non... c'est seulement dans des pays comme l'Arabie saoudite, mais en Egypte, ce n'est pas ça... on a tout à fait  le droit de croire que le Coran c'est le Livre saint, mais on ne base pas les lois sur le Livre, sur le Coran ; c'est sur deux points seulement, sur le statut de la femme et l'héritage...

 

Ali Baddou : C'est ce qu'on dit, en fait, mais vous considérez ça comme marginal, et je considère ça comme essentiel.

 

Adel Rifaat : Non, mais je ne considère pas ça comme marginal, mais toutes les règles de la société, c'est-à-dire les châtiments, les jugements, les tribunaux, tout ça c'est autre chose... si on appliquait le Coran comme ça, on aurait... ah, ça me rappelle quelque chose, par exemple : une histoire que vous avez peut-être entendue, qui s'est passée en Iran : une jeune femme, qui a refusé à un homme de l'épouser, il a pris une bouteille d'acide, il l'a jetée sur le visage de la femme, elle est devenue aveugle... le type a été jugé, il a été condamné à trois ans de prison... la fille a dit non, il faut appliquer la loi de l'islam, le Coran. C'est quoi la loi ? Qu'on lui crève les deux yeux comme moi... eh bien le juge a accepté... bon, ça, ça ne se passera pas comme ça en Egypte ni ailleurs...

 

Olivier Duhamel : Ce n'est pas la version la plus gaie de l'égalité entre les hommes et les femmes, que vous nous donnez...

 

Ali Baddou : Non, çà c'est sûr... œil pour œil, dent pour dent n'est pas forcément ce qu'on pourrait rêver comme égalité entre hommes et femmes...

 

CONCLUSION

Non seulement on ne nous dit pas tout, mais « on nous prend vraiment pour des cons » - enfin, beaucoup d'entre vous assurément, mais pas moi, en tout cas !

 

 

 

 

 

 

 

 

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