Dieu et le big-bang (Suite) : une rencontre de « faussaires » !

Publié le par Sylvain Saint-Martory

Après la publication de l'article, « Dieu et le big-bang : une rencontre au sommet », j’en viens à l’analyse annoncée. Son titre, provocateur mais sans ambiguïté, atteste l’intention de montrer, et même de démontrer, sur le plan strictement philosophique,  la fausseté, tant de l’une que de l’autre hypothèse, et partant la non-réalité du Dieu-Créateur et du big-bang - deux fictions, dans leur genre !

 

C’est pourquoi je n’hésite pas à qualifier de « faussaires » ces deux hypothèses et entités. Et ceci, au sens habituel du terme, signifiant, non seulement « fabricant de fausse monnaie ou de faux documents », mais aussi « celui qui altère la vérité » (Larousse), et qui se dit quelques fois pour « menteur et trompeur ». (Littré)

 

C’est vrai du Dieu et du big-bang, qui ont reçu un aval officiel universel, comme de toute autre théorie scientiste, hypothétique par nature, mais prétendant comprendre et expliquer « absolument » notre monde, et son soi-disant commencement. A ce propos, je reproduis en annexe le texte « Et si le monde n’avait pas eu de commencement ? », ainsi que c’est effectivement le cas - sauf à quiconque de démontrer le contraire, évidemment, !

 

Certes, les faussaires et autres manipulateurs d’opinion se caractérisent surtout par leur facilité à s’accommoder de « tout et son contraire ». Il en va ainsi de Georges Lemaître (1894-1966), chanoine et scientifique, dont Wikipédia nous dit, après avoir retracé son brillant parcours de physicien :

«
Il réussira par la suite à concilier ses vocations scientifiques et religieuses, ne sacrifiant jamais l'une à l'autre et prenant, en particulier, une interprétation symbolique et non pas littérale de la Genèse (du grec Γένεσις, « naissance », « commencement », « source », « origine », « cause »). 
Il distingue ainsi la notion de "commencement" de celle de "création", la première étant une entité physique, la seconde un concept philosophique. »


Ainsi réussit-il par un tour de passe-passe, en employant deux mots (commencement et création) pour désigner l’une et la même chose, en l’occurrence la « provenance » de notre monde, à faire se rencontrer au sommet, autrement dit au début, Dieu et le big bang, la religion et la science.  Les positivistes rationalistes, Auguste Comte et consorts, doivent se retourner dans leur tombe d’être réunis dans une seule et même croyance superstitieuse !

Et je doute que les « laïcards », tout aussi rationalistes, qui attendent la sortie du convoi funéraire à la porte de l’église, apprécieraient davantage une telle rencontre au sommet de la science et de la religion – même si, en réalité, leur penser est tout aussi superstitieux, dès qu'ils croient également en un éventuel commencement de notre monde !

 

Il est pourtant vrai que j’ai réellement croisé sur mon chemin un prêtre de campagne, officiant chaque matin dans son église, tout en étant un fervent darwiniste par ailleurs - comme si la création divine en six jours pouvait s’accommoder de la théorie évolutionniste sur des milliards d’années, de la première étincelle à l’homme !

 

Si vous doutez de la propension de Georges Lemaître à s’accommoder également de tout et son contraire, je vous rappelle les propos du texte précédent, qui exprimaient la pensée du chanoine et physicien :

«Il y avait deux voies pour parvenir à la vérité, et j’ai décidé de les emprunter toutes les deux, déclarait Georges Lemaître, l’un des pères de la cosmologie physique contemporaine, qui était aussi prêtre. Je n’ai pas de conflit à surmonter. La science n’a pas ébranlé ma foi et la religion ne m’a jamais conduit à m’interroger sur les conclusions auxquelles je parvenais par des méthodes scientifiques. »

Certes, malgré ses contorsions pour faire accorder science et religion, je retiens surtout que le physicien et chanoine ne remet pas en cause l’idée fondamentale superstitieuse de l’une et l’autre voie (sauf erreur éventuelle de Wikipédia), où il est bel et bien question de « naissance », de « commencement », d’ « origine » et de « cause » ; ce dernier terme signifiant évidemment la « cause première », par quoi il faut entendre la supposée « cause absolue », c’est-à-dire non créée et « créatrice » de notre monde des choses - or, c’est précisément là que le bât blesse !

 

En effet, à supposer que Dieu et le big-bang, malgré leur incommensurable différence de nature et de manière de produire, seraient réellement cause absolue de notre monde, chacun à sa façon, il y aurait donc « deux » réalités absolues causant notre monde, ce qui est une impossibilité absolue par définition. En effet, l’absolu, ce qui est « absolument absolu », est UN et forcément unique, sinon ce n’est plus « absolu », puisque ne pouvant être, à la fois, éternel, infini et parfait.

Essayez donc, si vous pouvez, d’imaginer « deux » perfections qui coexisteraient : laquelle serait plus parfaite que l’autre ? Si vous répondez : « aucune », c’est donc qu’elles ne font  qu’UN - c.q.f.d ! Et il en va de la même impossibilité absolue pour « deux » entités supposées coexister et être éternelles et infinies : dans cette hypothèse dualiste, aucune des deux ne serait éternelle et infinie…

 

Par ailleurs, comment des scientifiques, qui ne doutent nullement de la « réalité absolue » de la matière, donc de l’existence absolue de notre monde, peuvent-ils s’accommoder d’un semblable « dualisme » des absolus : d'abord un big-bang, en tant que réalité absolue causant notre monde, et ensuite notre monde lui-même, forcément absolu dès lors qu’il pensé être constitué, ou composé, de la matière existant absolument ?  Revoilà donc les scientifiques confrontés à la coexistence de « deux » absolus, cette impossibilité absolue par définition ! ! !

 

Dominique Lambert, professeur aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix, Namur, essaie de résoudre cette quadrature du cercle, en avançant sa solution miracle dans le premier paragraphe de son article, intitulé : « Entre sciences et religions, un troisième larron pourrait jouer les intermédiaires: la philosophie. »

 

A première vue, rien à redire à cette proposition, puisque la philosophie, la « vraie » philosophie, ne connaît qu’UN absolu, contrairement à la pseudo-philosophie matérialiste ou idéaliste à deux absolus. Dommage que le chanoine scientiste s’empêtre dans des considérations qui sont tout sauf philosophiques, mais complètement superstitieuses. En effet, dans le paragraphe intitulé, La variante du «Dieu bouche-trou », il écrit :


« Puisque les scientifiques n’ont aucune théorie pour décrire l’évolution de l’univers dans les tout premiers instants qui ont suivi le big-bang, on mettra cet épisode sur le compte de la Création divine. Dieu n’apporte ici aucun élément d’explication. Il est réduit à une simple cause physique parmi d’autres. Dieu perd sa divinité puisqu’il devient un élément du monde matériel… »
[SIC !]

 

Et ce n’est guère mieux, malgré son refus de fusionner science et religion, quand il veut démontrer que l’une et l’autre pourraient s’apporter mutuellement leurs savoirs. C’est simplement mélanger les torchons et les serviettes, et je ne prends donc même pas la peine de réfuter ses arguments sur ce point. Je souligne seulement que scientisme et religion, avec leurs « deux » absolus, ont en commun d’être le fruit de notre penser superstitieux, puisque, dit encore une fois : « deux » absolus, c’est une impossibilité absolue par définition ! 

Il enfonce le clou de la superstition en déclarant :

« D’où un troisième modèle, qui, contrairement au «concordisme», refuse toute fusion entre sciences et théologies. Il établit, cependant, un dialogue indirect entre elles par la médiation d’une troisième discipline: la philosophie. Ce dialogue est asymétrique, car il nourrit, via la philosophie, la réflexion théologique à partir du savoir scientifique et non l’inverse. »

Appeler la philosophie au secours de la religion par le biais du savoir scientifique, c’est à peu près aussi crédible que Rachid Benzin, un de ces nouveaux penseurs musulmans, appelant publiquement Spinoza à la rescousse de l’islam, sur un plateau télévisé –  non seulement ce n’est pas crédible, mais c'est même carrément risible, quand on sait ce que Spinoza a pu dire de la superstition musulmane, dans sa correspondance !

Dominique Lambert ne s’en tient pas là, puisqu’il écrit :

« Pour leur part, les philosophes puisent dans les traditions religieuses pour formuler des réponses. Lesquelles sont utiles aux scientifiques, non dans leurs recherches stricto sensu, mais dans les questions qu’ils se posent, comme tout être humain. Et surtout, en retour, les théologies bénéficient de ce travail philosophique suscité et fécondé par les sciences. Ce cheminement des sciences vers les théologies est donc le fruit d’un travail qui doit être sans cesse repris en fonction de l’avancement des connaissances scientifiques. Dans un premier temps, ce transfert soulève des questions et, dans un deuxième temps, il dégage des réponses philosophiques confrontées aux théologies. »

En guise de commentaire, je me borne à souligner que ces propos sont précisément l’illustration de ce que je  veux signifier, quand j’accuse nos « philosopheurs » contemporains ultra-médiatisés de dire « n’importe quoi », voire de dire  «tout et son contraire ».

C’est l’exemple typique de la « confusion des facultés », mélangeant l’entendement pratique (expérience première des sens, ou imaginatio chez Spinoza, et penser abstrait de la science, ou ratio spinoziste), le penser spirituel, ou penser de l’Esprit véritable - qui n’est pas le Saint Esprit - dans la philosophie, la mystique authentique ainsi que l’art, et le penser superstitieux, tel qu’il s’exprime dans la religion, dans  la métaphysique (matérialisme et idéalisme) et dans la morale, laquelle n’est pas à confondre avec l’éthique - sauf  à parler d'une morale, qui serait débarrassée de ses croyances superstitieuses et de ses condamnations moralisatrices !

Pour réfuter globalement, d'un bout à l'autre, l’article de Dominique Lambert, je pourrais m’en tenir seulement au titre de son dernier paragraphe, Une réflexion philosophique sur le sens du big-bang.

Toutes mes objections se fondent a priori, en effet,  non seulement sur la confusion des facultés, ou genres de connaissance, de notre penser humain, mais surtout sur la non-validité de tout savoir faisant appel à la coexistence envisageable de « deux » absolus.

La  «confusion» des facultés a pour résultat d'«absolutiser le relatif»,  c'est-à-dire de faire passer pour absolu, pour réalité ou vérité absolue, ce qui est  seulement realatif dans notre monde. Ainsi notre entendement pratique (imaginatio et ratio) prend pour réalité absolue ce que nos sens nous dévoilent, mais aussi ce que la science nous enseigne, ici et maintenant, quitte à être infirmée dans les siècles et les millénaires à venir.

Notre penser abstrait scientifique n'exprime aucune vérité absolue, et Claude Allègre n'a pas voulu signifier autre chose, en déclarant sur France Inter, le 11 octobre 2007 : « La vérité officielle scientifique, ça n'existe pas » !

Et c'est ainsi que, de notre penser superstitieux qui prend le relatif pour l'absolu, nous en arrivons à admettre la coexistence de deux absolus : un créateur, ou un principe créateur, et la création. Or, comme cette conséquence de notre penser superstitieux est une impossibilité absolue, l'un des deux n'est pas absolument absolu, mais seulement fictivement absolu !

Ainsi, seul le penser spirituel de la mystique authentique et de la «vraie» philosophie, avec son absolu UN, unique, est-t-il la voix et la voie de LA Vérité éternelle absolue ! ! !

Annexe : Et si le monde n'avait pas eu de commencement ?

Et si le monde n’avait pas eu de commencement?

Sudhanva Deshpande, comédien et metteur en scène, membre de la troupe de théâtre Jana Natya Manch à Delhi (Inde).

 

Dans les mythes classiques de l’hindouisme, on ne trouve pas trace du vide primordial. Quelque chose existait déjà quand les dieux ont surgi dans un monde qui ne cesse de se régénérer et de s’autodétruire.

 

L'hindouisme ne propose pas un mythe unique des origines. Il y en a autant que de textes, et parfois le même texte contient plusieurs mythes. Les plus anciens hymnes cosmogoniques remontent au Rig-Veda, le premier des quatre Vedas, dont la composition, antérieure à 1000 av. J.-C., s’étend sur une durée assez longue mais dont les recensions écrites n’ont été réalisées que des siècles plus tard.


Contrairement aux idées reçues, la majorité des hymnes du Rig-Veda — 1 028 en tout, regroupés en dix livres — ne sont ni spirituels ni métaphysiques. Il s’agit essentiellement d’hommages à tout un panthéon de dieux anthropomorphes. Les hymnes sur les origines se trouvent dans les livres I et X en même temps qu’apparaît la division hiérarchique de la société en quatre classes (varna), qui ne tarderont pas à se démultiplier pour donner naissance à des centaines de castes.


Le plus vénéré de ces hymnes est celui qui contient la plus ancienne référence aux varna. Le monde est créé par le sacrifice de Purusha (l’Homme), l’être primordial, qui rassemble tout ce qui existe, y compris «ce qui est passé et ce qui est à venir». Le sacrifice de Purusha, qui a «mille têtes, mille yeux, mille pieds», produit du beurre clarifié d’où surgissent les animaux qui peuplent la terre. Le sacrifice donne également naissance aux dieux Indra (le puissant roi des dieux), Agni (le feu), Vâyu (le vent), mais aussi à la Lune et au Soleil. Du nombril de Purusha sort l’atmosphère; sa tête engendre le ciel, ses pieds la terre, son oreille le ciel. Son corps est également à l’origine des quatre varna: sa bouche devient le brâhmana (le prêtre), ses bras le kshatriya (le guerrier), sa cuisse le vaiçya (le peuple), ses pieds le çûdra (le serviteur).

L’inceste originel est l’autre principe créateur du Rig-Veda. Il s’agit d’un mythe récurrent dans l’hindouisme. Selon une mythologie postérieure, c’est Manu, le premier homme, qui donne naissance à la race humaine par un acte incestueux. Manu est lui-même le fruit d’un inceste commis par le Créateur.

 

Dans des textes connus sous le nom de Purânas (de 300 à 1500 ap. J.-C.), l’histoire de la Création devient plus complexe: le Créateur de l’univers est le dieu Brahmâ, surgi des eaux primordiales. On l’appelle aussi Svayambhu (existant par lui-même). Brahmâ se transforme en sanglier géant (varâha) pour descendre dans les profondeurs des eaux et en retirer la terre. Le premier homme est né directement de Brahmâ: c’est Manu, un être hermaphrodite, qui engendre à son tour deux fils et trois filles à partir de sa moitié femelle.

Le plus étonnant, c’est qu’aucun de ces mythes n’explique réellement les origines de l’univers. On n’y trouve pas le concept de «quelque chose créé à partir de rien». Le magma de l’univers est simplement réutilisé et recyclé périodiquement comme dans un vaste écosystème. Nous retrouvons, bien entendu, la vision hindouiste d’un cycle éternel de l’univers, passant par quatre ères successives (yuga), et à jamais condamné à la régénération et à la destruction. Il est dit que les quatre yuga durent respectivement 4 800, 3 600, 2 400 et 1 200 années divines. Une année divine équivaut à 360 de nos années humaines. La qualité de la vie connaît une détérioration progressive d’une période cosmique à l’autre, jusqu’à notre ère, l’âge noir, le kali yuga. Cette dernière se terminera par le grand déluge universel, suivi d’un nouvel âge d’or qui verra encore une fois la naissance de l’homme, issu de Manu.

 

Ce grand cycle cosmique, qui se mord éternellement la queue, ce flux et reflux d’une pesante monotonie, où toute illusion de progrès cache en fait une régression, donne une image assez exacte de la vie séculaire des paysans indiens. A l’été accablant succède le grand déluge de la mousson, qui ranime l’éternel espoir de mettre enfin un terme à la famine, à la misère, aux pénuries. Le cycle agricole coïncide avec le grand cycle cosmique. Les fêtes, qui se déroulent dans les différentes régions de l’Inde, ponctuent les grands moments de la vie rurale. Ainsi, à la fin du mois de mars, au moment où j’écris ces lignes, on célèbre le nouvel an indien dans de nombreuses régions, là où les champs sont prêts pour la récolte.

 

Dans une Inde majoritairement agricole, ces fêtes et les rituels qui les accompagnent font partie intégrante de la vie. Elles n’ont rien de commercial ni d’artificiel. Se perpétuant depuis des millénaires, elles sont entrées dans les mœurs. A l’instar du Créateur Svayambhu, elles existent en elles-mêmes, sans commencement ni fin. Et pour la plupart des participants, la signification originelle des rites n’a pas vraiment d’importance, quand elle n’a pas tout bonnement disparu sous des siècles de sédimentation culturelle.

 

Même les dieux n’étaient pas là

 

Pourtant, les idées subsistent et resurgissent quand on s’y attend le moins. La semaine dernière, j’étais chez mon coiffeur. Il me coupe les cheveux depuis que j’ai dix ans. Chaque visite est un véritable rituel. Cela commence par l’offrande du thé et se termine par la monnaie qu’il ne me rend jamais. Entre-temps, il me demande des nouvelles de ma famille, et moi de la sienne; il s’assure que je ne me suis pas remis à fumer, et moi qu’il ne s’est pas remis à boire. Nous parlons aussi politique, sport, de la pluie et du beau temps. Cette fois, je lui ai demandé ce qu’on lui avait appris sur l’origine de l’univers. Tout en riant, il m’a répondu:

 

«Qui sait comment tout ça a été créé? Même les dieux sont nés alors qu’il existait déjà quelque chose. Qui peut dire ce qui s’est passé quand il n’y avait rien?»


Mon coiffeur n’a pas lu le Rig-Veda. Si un jour il le lit, il sera certainement frappé par cet hymne : En ce temps-là, le néant n’existait pas, ni l’être. L’air n’existait pas, ni les cieux qui sont au-delà. Qu’est-ce qui l’enveloppait? Où était-il? Sous la garde de qui? Y avait-il de l’eau cosmique, aux profondeurs insondables? Mais qui le sait et qui pourrait affirmer D’où tout cela provenait et comment advint la Création? Les dieux même sont postérieurs à la Création. Qui donc sait vraiment d’où elle a surgi ?

(Rig-Veda, X, 129)  






 

 

 

 

 

 

 

 

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