Spinozisme versus idéalisme, d’après Robert Misrahi

Publié le par Sylvain Saint-Martory

              

Dans l’Introduction générale de son ouvrage, Éthique, Robert Misrahi écrit :

 

L’œuvre de Spinoza n’est pas séparable de sa vie, mais celle-ci n’est pas réductible à l’image du philosophe solitaire. Cette vie est l’existence d’un penseur malade et excommunié, combattu par la plupart de ses contemporains, inscrit dans une situation historique et personnelle précise : celle d’un juif ni croyant ni orthodoxe, vivant au XVIIe siècle dans le pays le moins despotique d’Europe, les Provinces-Unies. La situation existentielle de Spinoza est celle d’un philosophe juif laïque qu’on a pu accuser d’athéisme au cœur du XXVIIe siècle, et dans le pays le plus démocratique d’Europe. C’est aussi celle d’un individu existant, universel et singulier, qui tente de hausser au niveau de la vie humaine la plus intense et la plus éclairée, cette situation historique à laquelle il ne se réduit pas.

 

L’existence de Spinoza est essentiellement constituée par son travail philosophique : c’est par la réflexion et l’écriture qu’il comprend et dépasse la situation historique où il se trouve, les projets de ses contemporains, les problèmes politiques qu’ils soulèvent, et les fondements philosophiques de ces problèmes et de leur solution. Au-delà du politique et du religieux, Spinoza se propose de mettre en lumière les fondements existentiels, rationnels et universels de l’activité humaine. Histoire et existence ne peuvent être, pour Spinoza, éclairs et fondés que par la réflexion, c’est-à-dire par une doctrine philosophique. Dans l’étude de cette doctrine philosophique, nous nous efforcerons de montrer comment dans la philosophie de Spinoza, c’est-à-dire ici dans l’Ethique, existence et réflexion se fondent réciproquement, et dans quelle perspective.

 

Dans la section I, Principes pour une traduction française de l’Ethique, Misrahi écrit :

 

On nous fera l’amitié de penser que cette étude n’est pas faite dans un but polémique, mais seulement dans le souci de restituer entièrement à elle-même une œuvre (celle de Spinoza) dont l’impact sur la pensée européenne (avant et après 1789) en même temps que l’étonnante solitude du philosophe témoignent assez du fait qui est occulté : devant le spinozisme, on est en présence d’un phénomène paradoxal et mystérieux, source à la fois de la plus grande fascination et de la frayeur la plus secrète.

Cette fascination effrayée a entraîné deux sortes de distorsions : ou bien on a confondu spinozisme et cartésianisme, ou bien l’on a méconnu le spinozisme en déplaçant ses concepts, en les appauvrissant, en les isolant.

 

Pendant longtemps, le spinozisme est apparu en France comme un simple prolongement du cartésianisme. Malebranche, Leibniz et Spinoza formaient ensemble le groupe des grands cartésiens, et si l’on s’efforçait de déceler du spinozisme chez Malebranche et Leibniz, on mettait surtout en évidence le socle cartésien de la doctrine de Spinoza : objectivité de la connaissance, primat de l’idée claire et distincte, épanouissement du rationalisme dans l’ordre de la science, de la psychologie et de la morale. La philosophie « réflexive » en France avec Lagneau, Lachelier et Alain témoigne de cette lecture.

 

Certes, l’originalité de l’ontologie moniste n’était pas gommée : depuis le XVIII » siècle (comme l’a si bien montré Paul Vernière) le spinozisme inspire et justifie « d’une façon occulte » le matérialisme français ; mais l’on procédait par là à une identification-confusion entre le spinozisme et l’un de ses pôles (confusion inverse de celle des Allemands qui identifiaient spinozisme et idéalisme). Et le spinozisme resta longtemps en France, comme en témoignent les références à Spinoza chez Bergson ou les travaux de Lachièze-Rey ou de Brunschvicg, cette philosophie post-cartésienne de la substance, philosophie qu’on trouve surtout dans la Partie I de l’Éthique, les quatre dernières Parties n’en étant, croyait-on, qu’un développement un peu secondaire, ou l’analyse des conséquences obligées de la doctrine centrale.

 

Certes les études spinozistes de la seconde moitié du XXe siècle ont su affirmer ou enrichir cette image : soit qu’on prête une plus grande attention au rôle de l’Ecriture, à la place de la pensée politique, à la situation sociale, culturelle et individuelle de l’homme Spinoza ou encore au problème de la béatitude, du salut des ignorants ou de la communauté humaine ; soit que l’on se consacre à l’étude des textes spinozistes et de leur destin historique.

 

Et pourtant la place objective et culturelle qu’ont les travaux de Guéroult sur Éthique I et II, dans la seconde moitié du XXe siècle, atteste encore la prégnance d’une vision cartésienne de Spinoza en France. L’image est soulignée en ce qu’elle devient structuraliste », l’auteur tirant l’examen du rationalisme démonstratif vers une sorte de formalisme épistémologique, tandis que le lien à la source cartésienne, plus encore qu’au temps de Lachièze-Rey, est affirmé, commenté, et (paradoxalement) simplifié parfois, ou compris dans une seule perspective. En lisant Guéroult, on n’est pas loin d’éprouver le même sentiment qu’en lisant  Wolfson : à vouloir réduire le spinozisme à ce que l’on dit être sa source principale (la philosophie d Descartes), au lieu de la philosophie arabe, juive et chrétienne du Moyen Âge, on finit par manquer l’essence spécifique du spinozisme lui-même, c’est-à-dire l’originalité de son inspiration et la force singulière de son expression dans le texte de l’Éthique.

 

Ce qui se produit en Allemagne n’est pas seulement une confusion (non plus d’ailleurs avec le cartésianisme) mais une méconnaissance. Toutes les filiations entre le spinozisme et l’idéalisme allemand en sont l’éclatant témoignage : ces filiations ne sont pas le déploiement original d’une fécondité reconnue en elle-même, mais l’appréciation erronée de ce qui est saisi comme une source ou une référence. Le manque à comprendre tourne même au contresens ou à l’invocation honorifique d’une filiation fictive.

 

Par exemple, c’est seulement au prix de nombreuses distorsions (volontaires ou involontaires) que s’établit le passage entre la théorie spinoziste du conatus et  la théorie du vouloir vivre chez Schopenhauer : celui-ci n’a pas souhaité méditer la positivité du conatus, ni saisir la véritable signification de la joie inscrite dans le mouvement du Désir. Pourtant, indéniablement issu du monisme spinoziste, le monisme schopenhauerien écrase l’homme sous le poids du malheur, de la souffrance et de l’absurde, propos qui est l’inverse du propos libérateur et affirmatif de Spinoza ; de même, lorsque Schelling développe sa critique de la théorie spinoziste de la substance, sans réussir à démontrer pour autant qu’une Nature doive être par elle-même une personne.

 

Quant à Hegel, qui semble lui aussi s’inspirer du monisme de la substance pour formuler sa doctrine du Concept, il identifie bien rapidement le Concept-Substance et l’objectivité de ‘Etat, fermant l’Histoire à l’inspiration démocratique qui anime la pensée politique de Spinoza. Il en va de même chez Nietzsche. Il tient, certes, à l’honneur de se réclamer de Spinoza, et il y a là un certain courage, mais il n’a visiblement pas regardé de près la doctrine spinoziste du conatus (qu’il identifie à l’instinct de conservation) lorsqu’il a formulé sa théorie de la volonté de puissance. Spinoza, philosophe de la liberté qui combat toutes les servitudes, est étrangement invoqué par cet antidémocrate qui prône une « morale des maîtres ».

 

On le voit, la fécondité du spinozisme dans le domaine allemand du XIXe siècle s’appuie trop souvent sur le contresens, la déformation ou le déplacement des concepts, la « récupération » ou l’ignorance. Si l’on souhaite au contraire que cette fécondité se déploie toujours sans confusion, travestissement ou occultation, il importe que l’on soit d’abord en mesure d’accéder à la doctrine même de Spinoza.

 

Rendre entièrement justice à Spinoza, restituer le spinozisme à la vérité de sa propre doctrine, tel est notre propos. Il signifie concrètement que nous souhaitons d’abord accroître l’impact du spinozisme dans ce pays qui, grâce à la présence tutélaire de Descartes, en a au moins pressenti la portée subversive. Mais rende justice à Spinoza, ce n’est plus aujourd’hui lutter pour la reconnaissance de son importance, ‘est travailler à l’approfondissement de la connaissance qu’on peut avoir de sa philosophie non pas seulement dans son histoire, mais encore et surtout dans son contenu.

 

 Mais comment accéder au spinozisme lui-même ?

 

Il est clair tout d’abord que le lecteur est libre de son interprétation, et cela devant quelque philosophe que ce soit. On ne saurait donc proposer une interprétation du spinozisme sans l’accompagner d’un système rigoureux de preuves qui permette d’éviter le dogmatisme. Mais l’inverse est également vrai : on ne saurait confondre la liberté du lecteur face au texte de Spinoza avec l’arbitraire d’une interprétation sans preuve, et simplement traditionnelle ou de circonstance. La liberté et l’objectivité seront le fruit d’une coopération active dans l’esprit du lecteur entre l’interprétation qui est la sienne et celle qu’on lui propose en le respectant assez pour apporter le maximum de preuves.

 

[Remarque : Je m’élève ici contre le terme « preuve », car si la preuve est légitimée dans le monde des choses, en science notamment, les choses de l’Esprit, donc de la philosophie, ne peuvent être établies que par « démonstration »].

 

C’est ici que se pose, dans toute sa force, le problème fondamental : celui de l’accès au texte même de l’Éthique. Aucune interprétation ne saurait être valable, aucune méditation spinoziste ne saurait être authentique, si la réflexion ne s’exerce pas sur cela même qu’a écrit Spinoza, cela même que dit le texte de l’Éthique, qui et l’ouvrage central de son oeuvre.

 

Or en qui concerne cet accès au texte même, quelle était la situation en France au moment où nous publions la première édition de notre traduction, en 1990 ?

 

N B : Les lecteurs intéressés pourront accéder gratuitement à un large aperçu de la suite du texte à partir du lien : books.google.fr/

 

 

                             

 

 

 

 

 

 

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