Spinoza versus Descartes, Kant, Brunschvicg et tutti quanti…

Publié le par Sylvain Saint-Martory

Comme je m’y étais engagé dans le post du 19 courant, Amor Dei intellectualis et « imposture », je dénonce une imposture semblable dans le texte, « Brunschvicg et Spinoza », publié le 28 juin 2007 par ce même intervenant pour tenter de nous convaincre que la pensée philosophique de Brunschvicg et de Spinoza ne ferait qu’un, serait identique, à savoir une et la même chose. Pourquoi ne mentionne-t-il pas aussi Bernard-Henri Lévy dans son amalgame, au point où il en est de confondre « vrais » philosophes et « philosopheurs » ? 

 

Dans mon post antérieur j’avais établi les incohérences de ce virulent détracteur de mon fervent soutien à la pensée de Spinoza et de Brunner, alors que lui ne dispose d’aucun réel argument opposable à mes propos démontrant sans cesse que LA Vérité ne peut qu’être qu’ « UNE », Unique, sinon elle ne peut pas être « absolument absolue » : la coexistence de « deux » absolus est, en effet, une impossibilité absolue par définition – sauf à ce philosopheur ou à tout autre, médiatisé ou non, de démontrer le contraire !

 

Pour démonter les arguments factices de son texte, Brunschvicg et Spinoza, je démontrerai d’abord la fausseté de certains propos de Brunschvicg, et ensuite je me bornerai à reprendre ceux de Robert Misrahi, dans son Éthique, pour montrer que tous ces « philosopheurs » n’ont pas compris la pensée de Spinoza, et qu’ils l’ont même pervertie.

 

La foule superstitieuse ne les considère pas moins pour autant comme de vrais philosophes, en dépit de leur pseudo-philosophie à « deux » absolus : une véritable « aberration philosophique », puisque l’un des deux, loin d’être absolument absolu, d’exister absolument, est seulement un « absolu fictif », autrement dit mensongèrement « absolutisé », érigé en absolu, par le penser superstitieux du matérialisme scientiste et de la scolastique idéaliste, ou spiritualisme, de ces philosopheurs.

 

L’imposture du texte dénoncé est tellement flagrante, d’ailleurs, que, dès le premier paragraphe, Brunschvicg renvoie le lecteur à un autre soi-disant grand penseur français, Arthur Hannequin (1856-1905), dont je lis sur Wikipédia :

 

« Les documents indiquent qu'Arthur Hannequin a été l'un des tout premiers, sinon le premier, des métaphysiciens de notre temps ».

 

Vous avez bien lu : « Arthur Hannequin était un métaphysicien », mais l’un des tout premiers seulement, car au premier rang d’entre eux Brunner place leur chef de file, saint Emmanuel Kant. Par « métaphysicien », en effet, il  faut entendre précisément, tous ces « philosopheurs », matérialistes ou idéalistes, dont la philosophie s’accommode de « deux » absolus, ce qui est le degré zéro de la philosophie puisqu’ils rejoignent par là les religions avec leur Dieu-Créateur tapi dans un arrière-monde ; « métaphysique », en grec, signifie « au-delà de la physique », c’est-à-dire au-delà des choses de notre monde, sans que personne ne sache exactement situer cet au-delà immatériel, sauf à en dire que c’est très certainement là que tout aurait commencé, et où nous terminerions assurément, à les croire, notre parcours terrestre…

 

Ceci n’empêche pas Brunschvicg de faire ressortir qu’Arthur Hannequin vaut la peine d'être lu tellement il donne à méditer de « vérités sublimes » en quelques lignes claires » : sublimes pour qui ? Pour les spiritualistes ou idéalistes, certainement, mais qu'ils nous démontrent comment « deux » vérités pourraient-elles être sublimes, c’est-à-dire « absolues » quand il s’agit de vérités ? « Deux vérités absolues », c’est forcément que ni l’une ni l’autre n’est « absolument absolue » ?

 

Brunschvicg enfonce le clou de la superstition métaphysique en citant Arthur Hannequin répondant en souriant à un de ses élèves demandant quels étaient les derniers bons livres sur Dieu :

 

«  Je crois que c'est encore Spinoza et Kant.. »

 

Ainsi le mal est fait, car si l’amalgame entre les deux est indiscutablement affirmé, il est incontestablement antiphilosophique, du seul fait que la philosophie spiritualiste, ou scolastique idéaliste, de Descartes, de Kant et de Brunschvicg admet deux absolus, à savoir un Dieu-Créateur et sa création, exactement comme les religions monothéistes.

 

Et Brunschvicg devient même un escroc, lorsqu’il écrit :

 

« Peut-être Spinoza (écrivait-il encore), a-t-il trouvé le vrai fond de ce qu'il y a de religieux dans notre âme, en y trouvant la présence de ce qu'il appelait la substance de Dieu. C'est peut-être le seul exemple d'une doctrine religieuse que n'ébranle en rien la ruine de toute la construction métaphysique qui l'enveloppe. Et il est saisissant d'apercevoir tout ce qui lui est commun avec Kant, qui certainement, sous le nom de Raison, reconnaît une présence semblable mais ne consent jamais à spéculer sur le même sujet." 

 

 

Voilà comment on passe, précisément par un tour de passe-passe, du Dieu superstitieux à la Raison, en tant qu'Absolu, et comme établi dans le post précédent, cet imposteur en vient à faire de la Raison humaine, l'Absolu, ainsi que les propos cités l'attestent incontestablement !

 

 

C’est ne rien comprendre à Spinoza, ou être intentionnellement malhonnête que de parler de « doctrine religieuse » à propos de la philosophie spinoziste ! C’est confondre ce qu’il nomme Dieu, ou substance, avec le Dieu de la superstition religieuse, et le monisme spinoziste avec le dualisme des religions et de la pseudo-philosophie spiritualiste de Descartes, de Kant et de Brunschvicg.

 

Par ailleurs, le Dieu de Spinoza produit et agit par « nécessité », de sorte que si notre monde est là, devant nos yeux, ce n’est pas le fait de sa « libre volonté », mais celui de sa production « immanente et nécessaire », non pas « transcendante et libre » comme chez Descartes, Kant et Brunschvicg . La différence est pourtant de taille, au point qu’il n’y a rien de commun entre le Dieu philosophique de Spinoza et le Dieu de la pseudo-philosophie spiritualiste.

 

Mais surtout, examinée par notre saine Raison, et non par le penser superstitieux, la « substance nécessaire » spinoziste est la seule explication logiquement acceptable de la présence de notre monde et des infinis autres mondes infinis, qui cohabitent sans jamais pouvoir se connaître : que connaissons-nous réellement, en effet, du monde du chat, par exemple, avec notre entendement humain spécifique à notre propre monde, hormis la vision anthropomorphique que nous en avons ? 

 

C'est pourquoi l'explication proposée par les religions monothéistes et le spiritualisme de Descartes, de Kant ou de Brunschvicg avec leur transcendant et libre Dieu-Créateur, disposant donc d’un prétendu « libre choix », n’est pas un modèle de cohérence. Avec son prétendu libre arbitre, en effet, c’est même une chance que notre monde et nous-mêmes soyons là ; étant « libre » de produire et d’agir entièrement à sa guise, il aurait pu décider de demeurer à jamais tout seul dans son paradis, mais par chance pour nous, la solitude lui pesait trop, et il choisit donc librement de créer notre monde : OUF !

 

Toutefois, je n’entre pas ici dans toutes les conséquences pratiques de la « croyance » en un libre arbitre, en lieu et place de l’acceptation de la « nécessité », ne serait-ce qu’en matière de moralisme. La superstition moraliste, en effet, juge les rapports entre humains à l'aune de fictions superstitieuses, maintes fois précisées par ailleurs, telles que la croyance en un Bien et un Mal absolus, et la division des humains en bons et en mauvais par nature, et conduits surtout à agir bien ou mal, en toutes circonstances évidemment, puisqu'ils auraient un libre arbitre - voilà où mène le penser superstitieux avec sa prétendue libre volonté de choix.

 

Je passe sur le charabia qui suit et sur les attaques personnelles de cet intervenant, puisqu’elles se limitent à des affirmations gratuites me traitant de « fétichiste de Spinoza », et m’assimilant même à Dalil Boubakeur, recteur de la mosquée de Paris, alors que je n’ai de cesse de dénoncer la religion en général, et l’islam en particulier. Ceci devrait suffire à le disqualifier à jamais comme apprenti philosophe, sauf à lui de démontrer son affirmation sur Brunner, à propos duquel il déclare : « lui même philosophe intéressant, mais pas au dessus de la critique. »

 

Pour montrer jusqu’où va le ridicule des propos tenus, l’intervenant cite Wolfson, écrivant en 1934, dans un ouvrage intitulé, La philosophie de Spinoza, que « si l'on déchirait en petits morceaux toute la littérature scolastique du Moyen Age (qu'elle soit chrétienne, juive ou musulmane) et qu'on lançait les bouts de papiers en l'air, ils retomberaient au sol en formant le texte de l'Ethique; de par cette formulation humoristique, il voulait dire que Spinoza baignait encore, de par sa formation, dans le climat médiéval et scolastique, et la même chose est vraie de Descartes. »

 

S’il y en a bien un, hormis Wolfson, qui n’a rien compris à Spinoza, c’est bel et bien celui qui fait sien les propos ci-dessus !

 

La « perle » finale revient à l’extrait suivant parlant de démystifier la philosophie occidentale :

« C'est cela que nous entendons par "démystification de la philosophie occidentale" : débarrasser celle-ci de son carcan, de son "écorce" mystico-religieuse, et ne garder que l'amande la plus intérieure qui est Raison en acte, c'est à dire "Dieu". Descartes reste clairement chrétien, il laisse les vérités de la foi en dehors du domaine de la raison, et son "Dieu" est au dessus de la compréhension de l'homme, à jamais. »

 

En effet, associer mystique et religion témoigne de la méconnaissance de la mystique authentique, celle du Bouddha et du Christ en particulier, dont la foule a perverti la Parole de vérité pour en faire les fondateurs d’une religion, qu’ils n’ont pas voulu créer : la multitude superstitieuse a déchiré le UN (absolu) en deux (absolus) ! ! !

Pour preuve que les « philosopheurs » disent tout et n’importe quoi, Wolfson n’hésite pas à séparer Descartes et Spinoza, après les avoir réunis, comme si la véritable philosophie ne formait pas un TOUT cohérent, et non quelque chose de séparable au fil du temps : la vraie philosophie est éternelle et demeure éternellement UNE ! Wolfson écrit, en effet :

« De même, le dualisme cartésien de l'âme et du corps, de la pensée et de l'étendue spatiale est inacceptable. Spinoza est sur ces deux derniers points en avance sur son maître et initiateur, puisque selon lui rien ne saurait être inintelligible à l'homme éclairé par la philosophie, c'est à dire par la Mathesis, et que le monisme de la Substance et de ses Attributs permet de dépasser la thèse de la pluralité des substances, encore enfermée dans la prison de la perception sensible et de l'imagination réaliste. »

Je récuse au passage l’amalgame « vraie philosophie = Mathesis (ou science) », comme déjà établi dans le précédent post, inspiré par le spiritualiste Brunschvicg, dont Wikipédia résume ainsi la pensée (superstitieuse) :

 

Léon Brunschvicg (1869 1944) est un philosophe français. Avec Henri Bergson, Léon Brunschvicg s'annonça, dès 1897, comme l'un des philosophes français majeurs de la première moitié du XXe siècle. À la Société Française de Philosophie (fondée en 1901 par Xavier Léon), à la Sorbonne et partout où il fut reçu, Brunschvicg ne laissa personne indifférent. Avec ses amis connus au lycée (notamment Élie Halévy) ainsi qu'un grand nombre de ses collègues (André Lalande, Émile Meyerson), il participa à ce que l'on appelle encore aujourd'hui l'idéalisme français. Brunschvicg développa à partir de la méthode réflexive, un « idéalisme critique ». Pour lui, l'acte de l'esprit s'exprime dans les vérités scientifiques : philosophie et science vont en couple.

 

Le grand concept brunschvicgien par excellence est celui de jugement dont il expose la théorie dans sa thèse La modalité du jugement. C'est le jugement qui, dans la réflexion scientifique, constitue le cœur de la philosophie réflexive de Brunschvicg. À partir de ce jugement, qui donne la signification pleine et entière de la conscience intellectuelle, Brunschvicg va pouvoir rendre compte d'une philosophie de l'esprit : la genèse de l'esprit c'est le progrès du savoir sous la forme des sciences; et Brunschvicg sera l'un des rares philosophes du siècle dernier a tenter une réflexion tenant conjointement les sciences (mathématiques, physique, biologie) et l'Esprit.

 

Sauf à l'intervenant de démontrer le contraire, la science et la philosophie relèvent de deux domaines différents de notre entendement global. La science est du domaine de notre entendement pratique, plus précisément de notre penser des abstractions, ou ratio spinoziste,  et ses vérités fluctuantes, voire contradictoires, restent à jamais « relatives », tandis que la philosophie, celle qui n’est à confondre ni avec le matérialisme ni avec l’idéalisme ou spiritualisme, est la voie et la voix de l'Absolu, dans notre penser spirituel, ou penser de l’Esprit véritable, qui n’est pas le saint Esprit religieux ou spiritualiste !

 

Si vous croyez que « ça » gêne ce philosopheur de réunir Descartes et Spinoza dans une nouvelle incohérence, détrompez-vous ! Il écrit, en effet :

« Mais bien entendu, Descartes et Spinoza, de par leur aspect éternel, sont bien au delà de ces limitations auxquelles ils ne pouvaient pas échapper, puisque, comme nous tous, ils sont des humains. Sans Descartes et ses "Principes de la philosophie", Spinoza serait resté à ânonner le Talmud, et il n'y aurait pas de spinozisme, ni d'Ethique. »

 

Je crois avoir suffisamment montré en quoi la pensée « philosophique » de Spinoza et de Descartes diverge totalement pour ne pas dénoncer cette « énormité philosophique » faisant découler le spinozisme de la pensée superstitieuse de Descartes et de son Dieu « religieux ». Et ce n’est pas parce que l’intervenant  renvoie à l’ « Association des amis de Spinoza », qu’il gagne par là une quelconque crédibilité, car j’attends toujours la réponse de Pierre-François Moreau, son président, à ma lettre du 18 décembre 1997, ainsi qu’aux suivantes, établissant la totale incompatibilité entre religion et vraie philosophie.

 

Quant à son maître Brunschvicg, dont l’intervenant reprend la teneur, il n’est pas à une ânerie près, comme le confirme ce court extrait : 

 

« Mais la bonne nouvelle que la lecture de Brunschvicg nous apporte, c'est que nous pouvons être à la fois cartésiens et spinozistes, même si les esprits chagrins restant à ras des pâquerettes y voient une contradiction ou une impossibilité. »

 

Si ce philosopheur ne voit pas de contradiction entre le Dieu religieux de Descartes et le Dieu philosophique de Spinoza (cf. plus haut), d’abord qu’il le démontre, et sinon qu’il se consacre à la science, mais pas à la philosophie, car il n’y comprend goutte !

 

Je parle évidemment de la « vraie » philosophie à « UN » absolu, pas de la pseudo-philosophie matérialiste ou idéaliste à « deux » absolus, qui n’est pas de la philosophie, mais un ersatz  pour « prêt à penser » !

 

Avant de laisser la parole à Robert Misrahi dans un nouveau texte, je ne peux mieux faire pour achever cet imposteur que relever les propos suivants ponctuant son précédent post :

« Nous avons donc ici une première "Vérité" absolue qui, bien plus que "Je pense, je suis", peut se dire : "La Raison est, Dieu est, c'est à dire pense en mon esprit comme en celui de tout être se vouant à la Raison". »

Parler de « première "Vérité" absolue », en bon français, sous-entend qu’il y aurait « plusieurs vérités absolues », et ça, c’est le degré zéro de la philosophie ! 

En définitive, ce qui différencie cet intervenant d’un vrai philosophe, ce n’est pas d’employer le terme « RAISON », en tant qu’Absolu, puisque Brunner lui-même utilise l’expression  le Pensant » pour désigner l’Esprit, c’est-à-dire « ce qui pense en nous » au point de nous inspirer notre monde. Et d’autres termes font aussi bien l’affaire, de l’Idée des idées de Platon au Père chez le Christ, à la substance chez Spinoza, par exemple.

Et ajouter :

La Raison est ici fondée péremptoirement et "forcée" en quelque sorte à exister, ce qui peut se dire aussi "Dieu prend naissance" (mais pas dans une étable !). Pourquoi ? parce que l'Essence devient ici existence !

Si son Dieu-Raison prend naissance, certes pas dans une étable, mais parce que l'essence devient existence, c'est donc que Dieu n'est pas éternel : il n'a pas d'existence absolue, il n'existe pas absolument, de toute éternité ! ! ! Si ce n'est pas une énormité philosophique, comment faut-il l'appeler ? !

Outre cette erreur capitale, cet imposteur fait de la « Raison humaine » l’Absolu, et accouple philosophie et science, dont les domaines sont pourtant radicalement séparés : l’Absolu pour l’une, le relatif pour l’autre. Or le penser superstitieux se caractérise précisément par la confusion entre l’Absolu et le relatif ; c’est ce que Brunner appelle  « absolutiser le relatif », autrement dit ériger fictivement le relatif en absolu, mais ce n’est plus de la philosophie.  

[Les défauts de présentation constatés sont indépendants de ma volonté.]

 

 

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