Aristote et le mouvement

Publié le par Sylvain Saint-Martory


Chez ARISTOTE l'existence de l'animalité est du mouvement animal, et à propos du processus d'assimilation chez les êtres vivants il parle très clairement de combustion. Il se trouve encore beaucoup de choses du même genre chez Aristote, mais je ne veux pas entrer ici dans les détails – un bref recueil de données d'anticipation scientifique chez les Grecs suivra bientôt. Je ne veux même pas m'attarder sur Aristote, car il est déjà à moitié un homme de la science appliquée – une exception parmi les Grecs.

 

Il est même, malheureusement, le premier homme de l'empirisme scientifique, et seulement un demi-penseur. Pas de doute qu'existe aussi chez Aristote une conception profonde du mouvement, reçue en héritage de tous les penseurs grecs –  mais le dépôt en est de la superstition. Aristote était un homme d'une indicible valeur pour toute la science de l'entendement pratique, et magnifiquement doté de perspicacité du penser – incomparablement plus magnifique que notre Emmanuel Kant -, mais chez lui pas plus que chez Emmanuel Kant n'avait germé la distinction  entre les facultés de l'entendement pratique et de l'Esprit ; finalement son penser ne reposait pas sur la vérité spirituelle, mais il retournait dans la troisième faculté de la superstition.

Il suffit de rappeler pour cela les deux dernières de ses quatre causes, la cause finale et la cause efficiente. Avec cette contribution totalement anthropomorphe de la Nature nous sommes parvenus à l'aberrant Primus motor, à la cause absolue, qui n'a plus rien à faire avec une cause réelle, et même plus rien du tout avec le mouvement – derrière ce moteur immobile sommeille ou plutôt veille et rugit l'antique superstition  d'une cause, qui ne serait pas identique au mouvement. Nous lui sommes redevables de revenir de l'exposé incontournable, et toujours valable pour nous, sur le véritable concept de cause dans son rapport aux faux, et dans son rapport au mouvement.

A ce propos, Aristote s'avère avoir mal expliqué : il recherche la force particulière derrière le mouvement pour expliquer celui-ci, et il entend prouver que tout mouvement doit être ramené à son prétendu moteur, lui-même immobile. Malheureusement, il est ainsi prouvé seulement qu'Aristote est le plus remarquable de tous les hybrides, ce qui veut dire un mélange de nature spirituelle et de la multitude ; poussé à l'extrême, ce n'est ni scientifique ni philosophique, et Aristote est à ranger au nombre des penseurs superstitieux. C'est avec ce pire discours creux et aberrant que la foule a de tout temps rempli le monde.

 

Malgré tout, avec cet ultime concept superstitieux de primus motor, Aristote reconnaît le mouvement comme le principe essentiel pour appréhender le monde. Entre possibilité et réalité, entre forme et matière, c'est la concrétisation, ou mouvement, qui s'effectue éternellement sans commencement ni fin; la matière n'est pas essentielle sans l'énergie ou l'entéléchie. Bien entendu, il faut tenir compte aussi de ce qu'il appelle matière, à savoir le Un tout à fait neutre et non qualitatif, qui ramène tout ce qui est divers et multiple à la différence quantitative. Des détails d'une explication donnée sur la base de la pure doctrine du mouvement, il ressort à un endroit que la fusion de l'étain s'explique par une cohésion moindre de ses atomes.

 

Aristote distingue quatre sortes de mouvement : le mouvement local, la transformation, la diminution et l'augmentation (Kat. 14 en énumère six: devenir, périr, ajouter, diminuer, transformation et changement de place) – je cite cela seulement pour montrer à quel point  pour le penser grec tous les processus des choses au sein de l'Un s'accordaient totalement et de manière compréhensible avec le mouvement, ainsi que l'exprime finalement ce mot de Phys. 3, 1 : « Les principes fondamentaux de toute la Nature sont le changement et le mouvement ; quiconque ne les a pas reconnus, ne connaît pas la Nature. »

 

Assez, maintenant, avec la doctrine du mouvement chez les Grecs, que nous avons suivie dans ses caractéristiques essentielles, ou plutôt, dont nous avons apporté quelques échantillons pour prouver que la doctrine du mouvement se rencontre dans les premières propositions des premiers penseurs grecs connus de nous, et à partir de là, dans chaque recoin de la littérature philosophique de la Grèce. Il est donc inutile d’aller regarder au-delà d’Aristote.

Nous pouvons conclure avec Aristote, dont on doit dire qu’il n’était pas grec sur ce point, puisqu’il s’acoquinait avec le véritable empirisme. La véritable science expérimentale appliquée n’est pas grecque, seule la doctrine du mouvement scientifique abstraite est grecque. Les Grecs étaient des penseurs et des penseurs de l’Esprit ; ils s’en tenaient autant que possible au penser spirituel, qu’ils cherchaient
à mettre en pratique dans la vie, et au penser des Abstractions de l’entendement pratique, dont ils craignaient l’application étendue à la vie, et ils renâclaient précisément contre une telle utilisation.

 

Ce n’est pas autrement, et je veux essayer de le rendre clair avec quelques remarques. Les Grecs formaient un peuple spirituel, leur point de vue général se caractérise par l’Esprit. Ils menaient leur vie pratique conformément à la seule exigence spirituelle intérieure – ils possédaient pour cela suffisamment de vigueur pour leur préoccupation de vivre, assez de technique et de savoir pour mettre en harmonie la vie extérieure et lui conférer une apparence étincelante, dans le contenu le plus profond et le plus énergique.

 

Pour terminer ce chapitre sur le précurseur de l’empirisme moderne, je cite ce propos du médecin HIPPOCRATE, afin de montrer que les principes, qui sont à la base de nos préoccupations modernes, appartiennent au patrimoine grec : « L’UN est le commencement de Tout, et l’UN est la fin de Tout ; commencement et fin sont le même UN. » (Hippocrate, de alim. II)


« Pas une seule chose particulière de la totalité des choses n’est perdue, pas plus que n’émerge quelque chose, qui n’était pas déjà là auparavant, mais les choses se transforment par combinaison et séparation. Chez les être humains existe la croyance que l’Un a crû de l’Hadés à la lumière et ainsi émergé, et que l’Autre par contre a décru de la lumière à l’Hadés et ainsi disparu ; on fait plus confiance aux yeux pour croire qu’à la réflexion rationnelle, même si elle ne suffit pas pour juger ce qui est vu.

Certes, j’explique cela à l’aide de la réflexion rationnelle. Cette chose-ci vit comme cette chose-là, en effet, et ne peut pas mourir, si c’est un être vivant, en dehors de la communauté universelle, car où mourrait-elle ? D’un autre côté, ce qui n’existe pas ne peut pas devenir, sinon d’où deviendrait-il ? Non, Tout augmente jusqu’à un maximum, et Tout diminue jusqu’à un minimum, et à vrai dire à l’intérieur de limites possibles. Néanmoins, ce que j’appelle devenir et disparition, je le présente selon ce qui apparaît à la multitude, mais j’explique ces termes par une combinaison et une séparation. » (De diaeta I, 4).

 

 

 

 

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