La doctrine du mouvement chez Platon [FIN]

Publié le par Sylvain Saint-Martory

Comparons en outre avec le discours de Platon dans le Théétète (p.153, seq.), et demandons nous s’il a moins approfondi que la science moderne, en reconnaissant que le noir, le blanc ou toute autre couleur quelconque résulte de l’application des yeux au mouvement approprié à chacune et que ce que nous disons être telle ou telle couleur n’est ni l’organe appliqué ni l’objet auquel il s’applique, mais un produit intermédiaire propre à chaque individu.  Platon écrit :

 

« Ou bien soutiendrais-tu que toutes les couleurs apparaissent à un chien ou à n’importe quel autre animal, telles qu’elles t’apparaissent à toi ? Et à un autre homme, crois-tu qu’un objet quelconque lui apparaisse tel qu’il t’apparaît à toi ? Es-tu sûr de cela ? N’es-tu pas bien plus près de croire que toi-même, tu ne le vois pas pareil, parce que tu n’es jamais semblable à toi-même ?

 

Donc, si ce à quoi nous nous mesurons ou ce que nous touchons était grand, ou chaud, et jamais mis en contact avec autre chose, il ne deviendrait autre, si lui-même ne souffrait aucun changement. D’un autre côté, si ce qui mesure ou touche était grand, ou blanc, ou chaud, jamais non plus il ne deviendrait différent, quand une autre chose s’en approche et subit quelque modification, si lui même n’en subit aucune.

 

Je vais te dire, et ce n’est pas une chose insignifiante : aucune chose, prise en elle-même, n’est une, et il n’y a rien qu’on puisse dénommer ou qualifier de quelque manière avec justesse. Si tu désignes une chose comme grande, elle apparaîtra également petite, et légère si tu l’appelles lourde, et ainsi de tout le reste, parce que rien n’est un, ni déterminé, ni qualifié de quelque façon que ce soit. C’est de la translation, du mouvement et de leur combinaison réciproque que se forment toutes les choses que nous disons exister, en nous servant d’une expression impropre, puisque rien n’est jamais et que tout devient toujours. Tous les sages, l’un après l’autre, Protagoras, Héraclite et Empédocle, à l’exception de Parménide, sont d’accord sur ce point. Quand le poète dit : « L’Océan est l’origine des dieux et Téthys est leur mère », il veut dire que tout est le produit du flux et du mouvement.

 

Tout l’univers est en mouvement, et il n’y a rien en dehors de cela. Il y a deux espèces de mouvement, dont chacune est infinie en nombre : l’une d’elle a une force active, l’autre une force passive. De leur union et de leur friction mutuelles naissent des rejetons en nombre infini, mais par couples jumeaux ; l’un est l’objet de sensation, l’autre la sensation, qui éclôt et naît toujours avec l’objet de la sensation. Aux sensations nous donnons des noms, tels que ceux-ci : visions, auditions, olfactions, froid et chaud, et aussi plaisirs, peines, désirs, craintes, etc. Très nombreuses sont celles qui ont un nom, mais innombrables celles qui n’en ont pas.

 

D’un autre côté, la classe des objets sensibles est apparentée à chacune de ces sensations. Des couleurs de toute sorte le sont à des visions de toute sorte, de même les sons le sont aux auditions et les autres objets sensibles sont liés par nature aux sensations. Tout cela est en mouvement, mais ce mouvement est rapide ou lent. Tout ce qui est lent se meut à la même place et vers les objets voisins. C’est ainsi qu’il engendre, et les produits enfantés se déplacent, ce déplacement constitue leur mouvement.

 

Donc, en se rapprochant, l’œil et quelque objet, qui lui correspond, ont engendré la blancheur et la sensation qui lui est liée par nature, alors qu’elles n’auraient jamais été produites, si l’un ou l’autre était allé vers autre chose. Mais, dans le produit intermédiaire résultant du rapprochement, la vision qui vient des yeux et la blancheur qui vient de l’objet ayant engendré de concert la couleur, l’œil se remplit de vision. Alors il voit et il est devenu, non pas vision, mais œil qui voit. Pareillement l’objet qui a concouru avec l’œil à la production de la couleur s’est rempli de blancheur et il est devenu, non pas blancheur, mais blanc, que ce soit un morceau de bois, ou une pierre, ou tout autre objet qui se trouve ainsi coloré. Et il en est ainsi du reste : le dur, le chaud, et toutes les qualités doivent être conçus de la même façon : rien n’est en soi et par soi. C’est dans leurs approches mutuelles que toutes les choses naissent du mouvement sous des formes de toutes sortes, car il est impossible de concevoir l’élément actif et l’élément passif comme existant séparément. Il n’y a pas, en effet, d’élément actif avant qu’il soit uni à l’élément passif, et ce qui, dans telle rencontre, a été agent actif, apparaît comme agent passif, en s’unissant à autre chose. Il résulte de tout cela que rien n‘ « est » un en soi, mais qu’une chose « devient » toujours pour une autre.

 

Il faut retirer de partout le mot « être », bien que nous soyons forcés par l’habitude et l’ignorance à nous servir de ce terme. Il ne faut pas concéder qu’on puisse dire « quelque chose », ou « de quelqu’un », ou « de moi », ou « ceci », ou « cela », pas plus que tout autre mot qui définit les choses. Il faut dire, en accord avec la Nature, qu’elles sont en train de devenir, de se faire, de s’altérer, de se détruire, car si on se représente, par abus de langage, une chose comme stable, on s’expose à être réfuté. Il faut donc suivre cette règle, tant à propos des objets particuliers qu’à propos des collections d’objets nombreux, auxquels on donne le nom d’homme, de pierre, d’animal et d’espèce. » [Fin de citation]

 

Nous voyons ainsi que toutes les considérations scientifiques de Platon reposent sur la doctrine du mouvement, et l’âme cosmique est pour lui, comme pour Timée, un principe du mouvement. La Nature est conçue comme en mouvement dans un éternel processus refermé  en soi (la matière est constamment générée et ne meurt jamais) ; de ce fait l’expérience première des sens est abandonnée, et le penser abstrait, véritablement scientifique, replacé dans son droit exclusif – à cet égard, l’Idée, semblable au Nombre pythagoricien, est la simple construction conceptuelle en vue du profit de la science du monde empirique, et pourtant l’Idée comporte pourtant chez Platon un caractère double, ou plutôt elle joue un double rôle : elle n’intervient pas seulement dans sa vision du monde, mais aussi dans sa philosophie, tout à fait comme Deus sive Natura chez Spinoza ; l’ultime du penser de Platon est, selon la démarche de Pythagore, la transfiguration mathématique.

 

Après ceci, en conclusion, personne ne sera surpris d’entendre dire que Platon admettait même la génération de mouvements psychiques à partir du mouvement des choses, qu’il basait la conscience sur le mouvement,  et même qu’il l’identifiait carrément à lui. J’ai déjà souligné, à plusieurs reprises, qu’une telle conception était familière aux penseurs grecs. Comme leur doctrine des quatre éléments : terre, eau, air et feu, auxquels Pythagore ajoutait l’élément le plus élevé, l’éther, était également très ancienne leur idée que l’homme est formé de ces éléments et qu’il y retourne. On y trouve même l’affirmation formelle que le globe solaire est la source des énergies terrestres, d’où les êtres vivants ne sont pas exclus. Ainsi, bien avant ARISTOTE, et en tout cas bien longtemps avant Lavoisier, les processus biologiques sont définis comme étant une combustion.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       

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