La doctrine du mouvement chez Héraclite

Publié le par Sylvain Saint-Martory

[Rappel : Nous sommes très clairement informés des idées d’Héraclite, de Platon et d’Aristote, et nous voyons là aussi, lorsque la tradition circule en abondance, notamment chez ces grands hommes Héraclite et Platon, de quelle manière grandiose se trouve formulé en soi le processus vivant de la Nature. ]

Peu d’écrits d’Héraclite ont été conservés, mais ils valent largement ce que valent ceux des penseurs encore plus anciens : ces paroles s’avèrent l’incarnation hautement significative de tout ce qui en relève.

Et pas seulement, car ces rares paroles font vraiment partie des plus merveilleuses au monde, comparables seulement à celles de la Bible. Même leur style est en quelque sorte le style biblique de la philosophie : on y rencontre un ton aussi élevé de plénitude, et une semblable abondance nous est donnée dans un pareil discours parcimonieux atteignant en tout la profondeur. L’homme qui parle ainsi est d’une seule coulée et s’identifie avec ses paroles, un de ces hommes, dont les idées vont droit au cœur ; c’est pourquoi ses mots sont si grandioses et si puissants. C’est la manière originale de discourir du véritable grand homme, et la harpe de l’humanité résonne seulement ainsi, lorsque quelqu’un en joue de manière pleinement imposante. De la sorte, à partir de ces mots, de ces quelques mots, nous sommes entraînés dans l’entière profondeur du discours, de même qu’en les perçant et en lui prêtant la vérité ultime obligée, s’impose l’image impressionnante et à jamais inoubliable de l’homme, comme si nous l’avions connu de son vivant.

L’image de cet homme puissant et remarquable, ainsi que celle de l’homme lui-même en quelque sorte, nous déborde – lui l’aristocrate au grand caractère et spirituellement imposant, qui ne s’est pas fait remarquer dans la vie ! Il se révèle conscient de la singularité de sa haute valeur et de son opposition à tout ce qui concerne la multitude, y compris à toute culture, enseignement de masse et désir populaire de tout savoir – face à ceux,  qui ne connaîtront jamais le Un, et dont il dit : « il est nécessaire de calmer l’exubérance (exubérance de vouloir tout savoir) de ceux qui aboient comme des chiens, quand ils ne peuvent pas connaître », il mène une vie entièrement conforme à ses idées, méprisé par la foule, qu’il fuit, afin qu’elle le fuit, en indiquant même au plus grand roi du monde (Darius Hystaspis), qui recherche son contact, sa place parmi la foule : puisqu’il fait partie de la foule, au-dessus de laquelle aucun roi ne s’élève véritablement par le fait de sa royauté. Héraclite lui écrit :

« Il y a tant de mortels qui vivent étrangers à la vérité et à la justice, et qui s’en tiennent à la gloriole et à la démesure de leurs opinions, à cause de leur mauvais entendement. Mais moi, parvenu à l’oubli de toute méchanceté et de la démesure de l’envie qui me poursuit, et fuyant l’arrogance d’une situation élevée, je ne viendrai pas en Perse, je me contente de peu et je m’en tiens à mon bon sens. » (Diogène, L. IX, 14)

C’est un homme digne du penser et qui s’en tient digne, c’est un homme qui a goûté fortement au feu de la liberté, c’est un homme de feu : le feu est son principe, pour lui l’âme la plus enflammée est la meilleure, et son âme n’est que feu ! En vérité, les quelques paroles, qui nous révèlent ses idées sublimes sur le savoir et la liberté, et en ont fait un homme devenu libre, nous libèrent nous-mêmes – et nous devons bien admettre qu’elles appartiennent aux merveilles du monde. A ce trésor à leur disposition ne seront pas assez attentifs ceux qui sont en mesure de remarquer l’essentiel avec le regard authentiquement scientifique et spirituel. Ils doivent, en effet, les aborder avec toute l’indépendance du penser et s’en tenir à ce qui est indubitablement authentique, ce qui se fait connaître de soi-même véritablement, afin de susciter à nouveau le concept universel en soi.

Mais celui qui recherche dans les ouvrages de vulgarisation, où se bousculent, s’ajoutent et se superposent en désordre les opinions avancées, celui-là se trouvera floué en tout : en effet, ce que le temps a laissé subsister des ruines de cet édifice grandiose a été saccagé par les professeurs avec leur vandalisme reconstructeur, du simple fait de leurs mauvaises traductions les plus récentes – au comble de l’incapacité de traduire, en traduisant Héraclite. La traduction de fragments d’Héraclite par Schleiermacher ainsi que sa traduction de Platon l’illustre magistralement.

Les ouvrages de vulgarisation des professeurs ne nous sont d’aucune utilité, ils ne connaissent rien de ces hommes, ils entendent seulement ce qu’eux, les professeurs, disent sur ces hommes, mais ce que disent réellement ces hommes eux-mêmes, cela leur passe devant comme le vent. On doit savoir que, exactement comme il y a une religion toute prête pour le peuple, laquelle n’a pas la moindre des choses à voir avec les génies de l’Esprit, il existe pareillement une métaphysique populaire, où rien ne se trouve des idées vraies des grands penseurs, ni en elle ni dans ce qui est rapporté des grands penseurs.

La philosophie n’est pas pour le peuple et ses professeurs, auxquels les philosophes ne peuvent rien dire, sauf précisément qu’il est impossible de leur dire quelque chose d’autre sur la philosophie que ce qu’ils ont à leur dire, et qu’ils devraient dire à l’avenir avec une toute autre clarté que jusqu’ici. Comment ces grands hommes, qui ont parlé de manière grandiose, pourraient-ils vivre dans leurs ouvrages de vulgarisation ? Dans ces livres, ils sembleraient plutôt tenir un discours confus et erroné, voire se contredire, alors que tous parlent seulement et véritablement du Un,  comme nous le trouvons ici aussi en examinant leurs idées scientifiques sur le mouvement ; sur l’essentiel, sur ce que nous ne pouvons pas prendre en considération ici, dans leurs ouvrages de vulgarisation, ils semblent avoir été totalement muets sur les véritables idées spirituelles.

Il y a une attitude inconsidérée, voire haineuse et tout à fait infâme envers ces véritables grands hommes, dont la vraie grandeur ne peut pas souffrir le moindre doute, à vouloir, par amour de la théorie de l’évolution, les rabaisser, bâillonner leurs idées et les tuer. Assurément, à en juger selon elle, les Anciens devaient être aussi stupides que les modernes sont intelligents, et ils le sont devenus grâce à la théorie de l’évolution. Je maintiens toutefois qu’il est inconsidéré, haineux et infâme de la part de petits hommes de porter des jugements sur les grands hommes du passé, en affirmant qu’ « ils sont restés sans la moindre lueur de connaissance de la vérité » et d’ajouter, de façon bienveillante, que « les recherches des millénaires suivants découleraient néanmoins d’une certaine exactitude de leurs idées. »

On doit lire ces remarques jusqu’au bout. Celui qui les aura lues jusqu’à la fin devra admettre que toutes les idées, qui nous sont utiles, importantes et dignes d’admiration, étaient connues de ces hommes en toute clarté et en profondeur. Si elles nous sont transmises pour partie en désordre et sans relation, en raison de leur magnificence et de leur certitude, il n’y a pas d’autre obligation pour nous que celle de la conclusion d’avoir à reconnaître que tout est à sa place originellement dans l’enchaînement d’un Tout correspondant à l’importance élevée de ces parties.

Héraclite a donné la plus rigoureuse de toutes les versions au principe du mouvement – et ce n’est que notre devoir d’en parler, cette fois -, en nommant le monde le devenir, ce qui s’écoule : on ne peut pas monter deux fois dans le même fleuve (Platon, Kratylos 402 ; Kratylos, c’est bien connu, surenchérit sur Héraclite en disant qu’on ne pourrait même pas le faire une fois) ; immobilité et repos doivent être totalement rayés du domaine du réel et du véritable (Stob. Eclog. Phys. I, 366) ; assurément, les yeux et les oreilles de ceux qui sont dotés d’une âme grossière sont de mauvais témoins pour les humains (Sext. Emp. asv. m. VII, 126) – ce sont ceux qui font toujours prévaloir l’expérience première des sens sur la vérité du penser, et qui y retombent.

Chez Héraclite la question du multiple et du devenir ne se pose même pas, car, dans sa conception, le monde des choses est le monde en devenir. Le monde est ce qui est en mouvement, et dans le périple de ce mouvement, de cette transformation, il y a un va et vient par nécessité et selon des lois. Conformément à la nécessité et à des lois, tout est changement et transformation du UN, le « chemin vers le haut » et le « chemin vers le bas » s’entrelacent, rien ne se crée et rien ne disparaît, l’un est la vie et la mort de l’autre : Le feu vit la mort de la terre, et l’air vit la mort du feu, l’eau vit la mort de l’air et la terre celle de l’eau » (Max. Tyr.25 p. 260) ; et Tout cela ne fait qu’UN : « Ce qui vit et ce qui est mort, ce qui veille et ce qui dort, le jeune et le vieux sont le même UN » (Plutarque, consol. ad. Apoll. 10). Tout est échange devant le feu primitif UN, et la multiplicité de ce qui émane du UN a seulement pour raison la différence des quantités (Aristote, phys. I, 2). La raison du devenir, le devenir lui-même est le feu ; face au feu tout est transformé et le feu est transformé en tout, comme l’or envers toutes les choses et toutes les choses envers l’or (Plutarque, Delph. 8)

Le feu primitif d’Héraclite correspond pour nous à la chaleur, qui transforme les états composés les uns dans les autres, et en même temps le feu sert d’image la plus pure pour le mouvement, universel, éternel et pénétrant tout, de la mer d’éther, qui se transforme éternellement et demeure pourtant éternellement sans diminution dans le même rapport et la même mesure, telle qu’elle était auparavant (Clem. Al. Strom. V, p. 599D). Selon aussi Empédocle, le Tout est mis en mouvement par un feu vivant et actif, rien dans la Nature ne saurait être détruit, mais tout est en proie à un changement incessant.

 

 

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