B 2 - La Doctrine du mouvement chez les Présocratiques

Publié le par Sylvain Saint-Martory

Chez les véritables penseurs originaux de la Grèce antique, du premier au dernier, nous trouvons dans la plus grande clarté ce que nous cherchons. Il devient évident que la doctrine du mouvement est aussi ancienne que la spéculation philosophique ; les premières spéculations philosophiques nous le prouvent. On ne peut pas faire autrement, on doit désigner sans détour la question du mouvement ou transformation des choses entre elles, comme étant la question fondamentale guidant toute la spéculation grecque, aussi loin que celle-ci s’occupe du monde des choses. 

L’abstraction du mouvement vaut en tant que principe explicatif suprême, et quelque soit la manière dont les uns et les autres ont pu avoir imaginé de plus près les détails, ils sont tous imprégnés par la puissance de cette idée fondamentale ; on ne peut pas dire que cette idée fondamentale se trouve développée dans une moindre envergure chez un seul d’entre eux, au contraire, même depuis le tout début, elle est circonscrite dans toute l’étendue de la doctrine du mouvement. Déjà le seul aperçu, que donne Aristote des opinions de ses prédécesseurs dans De anima I, 2, peut nous convaincre que les premiers penseurs étaient déjà allés si loin pour tenter de fonder la conscience sur le mouvement des choses qu’ainsi, dans les tout premiers temps déjà, se rencontrent les tentatives vers la psychophysique, de même que l’absurde séparation et union de « l’âme et du corps » était demeurée alors totalement étrangère à toute l’Antiquité grecque. 

Ça suffit, nous ne connaissons pas dans leur plénitude les idées d’un seul de ces penseurs, nous ne connaissons la plupart d’entre elles que très incomplètement, mais ce que nous en savons ne laisse aucun doute sur ce qu’elles étaient, et additionnées, elles représentent le monde continu des idées vraies de l’entendement pratique. Et ainsi ils nous montrent – ce qui nous importe seulement – qu’il ne s’agit pas dans la doctrine du mouvement d’un nouveau, et peut-être changeant, mode de penser, mais des principes éternels du penser pratique ; c’est ainsi que commence l’histoire de la doctrine du mouvement, et longtemps après elle s’en tient exclusivement au penser spéculatif des Abstractions et nous montre la continuité de ces abstractions, qui paraissent chez Spinoza parfaitement reliées à l’unité et amenées à l’extrême vigueur de l’expression. 

Je souhaiterais que quelqu’un entreprenne de nous livrer une histoire de ces abstractions, ce qui n’est pas mon intention ici. Je dois me contenter des remarques générales, des points de vue directeurs et des quelques passages prélevés, pour lesquels je veux m’en tenir autant que possible à la suite chronologique. Je trouverai l’occasion plus tard d’aborder dans l’enchaînement les sous-entendus et les détails sur les chemins des abstractions aux résultats de notre science empirique, qui, pour beaucoup peut-être, peuvent opérer de façon plus convaincante que les exposés généraux à venir.
On peut distinguer deux phases ou formes dans les idées sur le mouvement, les deux provenant de la vue générale ultime de la doctrine du mouvement, et les deux contribuant à assurer la destinée assignée au penser : constituer la science fondamentale parfaite pour toute application empirique possible. La première forme se caractérise indubitablement comme la véritable doctrine du mouvement, car elle nie la réalité des choses matérielles particulières et elle ne cherche pas à connaître la matière fondamentale, celle qui se transforme dans toutes les choses particulières, et pas en des choses existant pour l’une ou l’autre de nos conceptions, elle ne cherche même pas à la définir de façon plus précise ; elle s’appuie pourtant sur les choses de l’expérience fondamentale pour trouver par comparaison avec elles, avec l’eau et avec l’air par exemple, son contenu représentatif auxiliaire pour la pensée et pour l’exacte expression orale. La deuxième forme abandonne même toute référence aux choses perceptibles, il n’y a plus du tout en elle de réminiscence d’une quelconque définition de l’hypothétique matière primitive, relevant seulement encore des déterminations des lois du mouvement, par quoi cette forme, celle de la scientificité la plus pure et la plus élevée, cherche même dans l’expression orale à se tenir tout à fait consciemment dans la sphère du penser relatif.
La première de ces deux formes peut être désignée comme le point de vue quasiment exclusif des plus anciens penseurs ioniens (seul Anaximandre fait ici exception et doit être compté dans la deuxième forme), sans que la position de ce penseur doive toutefois être appelé subalterne. Tout au contraire, nous voyons immédiatement la terre ferme, et il mérite d’être souligné que nous avons à faire ici à des hommes de tout premier plan, dont la grande importance devrait être considérée avec plus de respect que cela se produit habituellement. Nos historiques de philosophie par nos professeurs de philosophie ne nous aident en rien ici : il n’y a pas encore de véritable, de réelle histoire de la philosophie

Telle que je m’imagine agencée une histoire de la philosophie, les détails s’y trouvent à la fin de la doctrine des facultés. Nos professeurs de philosophie qui écrivent des histoires de la philosophie remuent une quantité effarante de critique philologique sur les mots parcimonieusement retenus de ces hommes, jusqu’à ce qu’ils aient abaissé ces hommes à ce stade de stupidité, qui, pour l’élaboration de l’histoire selon l’article de foi orthodoxe de l’évolutionnisme, semble être celui qui convient. Certes, à notre époque bénie, les professeurs gouvernent dans toutes les disciplines, dans l’histoire de toutes les disciplines, et dans la moindre partie d’une histoire toujours seulement de manière particulière, à savoir leur théorie de l’évolution qui résonne en tout et partout comme l’ancien nom de Dieu. 

Auparavant, c’était le mot magique Dieu, aujourd’hui c’est le mot magique « évolution », ainsi que l’a nommé l’un des magiciens. Cela voulait dire auparavant : « Dieu a fait ceci et ce qui a été fait est arrivé avec l’aide de Dieu, donc la volonté de Dieu arrivera ! » Aujourd’hui tout est fait et voulu par l’évolution, laquelle est aussi peu charitable avec tous les humains que le Dieu l’était, mais tout comme lui charitable envers ceux seulement qui croient en elle et la proclament ; et malheur à ces infortunés phénomènes, qui sont aperçus au début d’une évolution, c’est-à-dire évidemment ceux dont les professeurs savent peu, qu’ils sont peu en mesure de connaître, et qui ne résistent pas à la confrontation avec leurs concepts sur l’évolution. De tels phénomènes sont très regrettables, et bien moins que cela, ils ne sont à vrai dire rien du tout en eux-mêmes, et ils demeurent durant toute leur existence sans véritable existence, ils demeurent non évolués, et c’est encore une chance que tout ne se déroule pas directement selon le concept exact de la réelle évolution.
Malheur à ces infortunés penseurs des temps anciens, dont les professeurs de philosophie savent peu, et qui, de surcroît, se sont exprimés d’une manière tout à fait différente de celle notre époque : et même s’il est évident à quatre-vingt dix neuf pour cent que leurs mots apparemment différents désignaient pourtant le même contenu de pensée prévalant aujourd’hui que nos mots – cela ne sert à rien, pas de clémence. Ils se trouvent au commencement du penser, au commencement de l’évolution, et on n’a donc pas besoin de prouver qu’ils sont évidemment les plus sots et infiniment plus sots que nos professeurs. 

Toutefois, je ne connais pas réellement de penseur, qui serait plus sot que nos professeurs, et encore moins de penseur qui serait comme eux dans des contradictions si extravagantes. Je ne peux pas cautionner l’idée que ces penseurs ioniens seraient restés au début du penser, parce qu’ils semblent pour nous au commencement du penser grec, alors que notre connaissance de leur penser est une connaissance limitée. Le grandiose et l’efficacité miraculeuse ne se trouvent pas dans l’insignifiant savoir étendu, mais en profondeur et pas en surface, de sorte qu’ils suffisent à faire reconnaître l’importance exceptionnelle de ces hommes.
L’importance exceptionnelle, qui revient à ces hommes pour la science fondamentale de la doctrine du mouvement - importance en vertu de laquelle ils devraient être traités dans nos histoires de la philosophie, et non pas, ainsi que c’est le cas, comme des cosmogonistes. Et mettre ceci en lumière est l’intention annexe, que je peux poursuivre à cette occasion avec l’intention principale, à vrai dire que je dois poursuivre, et c’est pourquoi je souhaite m’attarder plus en détail chez ces premiers Ioniens.   
Sans aucun doute THALÈS reconnaissait avec la plus grande clarté le mouvement comme le principe central – le mouvement du Un qualitatif indéterminé. Aristote l’atteste de tous les penseurs anciens (cependant il est déjà dans l’erreur avec la version selon laquelle ils auraient imaginé leurs principes « d’après la matière ») : « Car ce qui est à la base de toute existence, dont tout émane et où tout revient, ce qui reste invariable en tant que substance et ne change que dans ses formes de phénomènesceci serait la matière originelle et le principe de tout ce qui existe ; et il tire d’eux l’affirmation que nulle chose ne naît ni ne périt, puisque la matière primitive de la Nature demeure immuable. » (Aristote, Métaphysique, I, 3)
Une fois pour toutes, et dit expressément : chez tous ces penseurs déjà, comme chez tous ceux qui suivent, se trouvent les propositions véritablement spéculatives, à savoir les lois du penser sur l’indestructibilité de la matière et la conservation de l’énergie – de même qu’elles se fondent, toutes sans exception, sur la loi fondamentale du penser du mouvement. Partout est exprimée avec une extrême insistance la proposition de l’indestructibilité de la matière, habituellement selon la formule que rien ne sort de rien, et que rien ne disparaît dans rien, et : ce qui existe n’augmente ni ne diminue dans l’univers entier, et à vrai dire, comme cela semble en faire partie, complètement en accord avec la proposition sur le changement, c’est-à-dire sur le mouvement même de la matière, de l’Un, dont la substance demeure dans tout changement : tout changement est l’être autrement du Un, lequel reste le même dans tout changement ; pour eux changement est toujours synonyme de mouvement.
Tous ces penseurs nomment leur Un matériel : Dieu, pour désigner par là sa nature vivante, se mouvant en elle-même, de même que cela se dit aussi chez Spinoza : Deus sive natura. Thalès désigne le Tout univers animé et il dit dans une grandiose expression qu’il n’y a aucune différence entre ce qui est vivant et ce qui est mort. Tout est animé, Tout est rempli de dieux et d’esprits (Aristote, De anima I, 5, 15 ; Diogène L.I, 6, 27), et il met en avant la force de mouvement de l’aimant et de l’ambre jaune (Aristote 1, c. I, 2 ; Diogène, L. I, 24). 
Il appelle eau la matière primitive, manifestement parce que pour lui ce qui est changeant, c’est-à-dire ce qui est liquide et se présente également à l’état solide et gazeux, lui paraissait s’approcher au plus près du destin indifférencié, Ni-Ceci-ni-Cela, pour lequel il cherchait le mot. Il ne pense pas cependant à notre eau terrestre, comme on dit de lui dans les livres d’histoire de la philosophie. Ceci n’est pas faire confiance au Thalès des bonnes et grandes idées, qui lui sont attribuées, et ce qui est bon et grand n’est pas attribué sans raison – c’est un malentendu, dont l’absurdité repose entièrement sur ceux qui ont mal compris. Thalès se trouve bien loin d’un tel penser insensé, selon lequel la matière devrait être la matière Unique, la modification Unique, le principe et l’élément modificateur de toutes les autres matières particulières, comme si elles provenaient d’une matière unique, elle même matière spécifique, dont il serait tout aussi légitime de se poser la question de sa provenance.
Si Thalès pensait une telle aberration, nous n’aurions aucune raison de le nommer clé de voûte de la philosophie grecque et d’ouvrir avec lui l’histoire de la philosophie. Nous devrions en bannir tous ces anciens penseurs ioniens, s’ils avaient réellement à l’esprit une provenance avec leur question sur l’origine des choses, à la manière dont nous voyons une chose provenir d’une autre selon l’apparence sensible de notre expérience fondamentale. Comment rime alors la question sur l’origine de la totalité des choses avec leur conviction sur l’éternité, c’est-à-dire sur la non-provenance des choses, que nous constatons néanmoins chez eux ? Ce serait aussi stupide que poser la question : « D’où est sorti ce qui est sorti de rien, et n’est jamais sorti, puisque cela a toujours été ? » 
Non, ils considéraient les choses comme les objets du penser, et ils savaient aussi peu de la provenance de toutes les choses à partir d’une chose Unique que de la création de toutes les choses à partir de Rien : à partir de la loi fondamentale du pense, ils cherchaient à expliquer scientifiquement la diversité des choses dans la conception de l’expérience fondamentale, et pour cela ils avaient assurément besoin, dans le penser, de la construction d’une hypothétique matière fondamentale, mais une construction tout à fait semblable à celle qui se maintient dans le penser (comme je l’ai exposé ci-dessus à propos des atomes) et qui n’a rien de commun avec les choses.
 
Je veux encore souligner à ce sujet que le mot éternité ne doit pas être compris selon le concept populaire habituel, qui pense nettement par là un temps sans début ni fin, mais aussi peu réalisable dans le penser que début et fin pour le monde des choses. Il sera question par la suite, dans la partie sur l’Esprit, de la manière dont les penseurs utilisent le mot éternité. Il vaut ici la peine de rappeler ceci : quand les penseurs appliquent le mot éternité au monde, quand ils disent que le monde des choses n’aurait ni commencement ni fin, alors par là doit être écartée seulement la représentation de l’expérience des sens, et il faut dire que nous ne pouvons pas penser les choses autrement qu’existantes et en aucune manière comme n’existant pas, pour autant que nous pensons des choses. 
A propos de la manière dont ces hommes pouvaient être disposés là-dessus pour avoir admis pour principe - comme nos cosmogonistes - un chaos matériel indifférencié, et même si cela était, ce n’est nullement vrai qu’un des éléments de la matière ait été leur principe. En ce qui concerne en particulier l’opinion qu’il faudrait comprendre l’eau sous le principe de Thalès comme il en va de nos mers et de nos fleuves, ceci m’est tout à fait incompréhensible, ainsi que l’on peut l’établir en confrontant à la proposition formelle de Thalès celle d’Aristote : « La terre serait sur l’eau » (Aristote, Métaphysique I, 3). 

Par là peut être pensé seulement que la terre avec son eau, c’est-à-dire une matière à côté d’une autre matière, serait une forme de phénomène au sein de la matière primitive indifférenciée, non qualitative, non perceptible par les sens. Du reste, Thalès ne désigne pas cette matière primitive banalement sous le terme d’eau, les textes traditionnels ne parlent pas habituellement d’un quid de Thalès, qui correspondrait à notre eau matérielle, à notre H2O, mais d’un quid semblable à la désignation de ce qui est humide et fluide : au sens figuré de ce qui est souple, élastique, mobile et changeant. Pour distinguer nettement son principe de l’eau terrestre sensible et limitée, Thalès l’appelle « l’eau illimitée et infinie », d’où tout est provenu et en quoi tout se retransforme : un jour, un courant fusionnel saisira le monde entier » (Plutarque, Symp. C.15)
Ici semble sous-jacente l’hypothèse d’une genèse éternelle changeant périodiquement et de la disparition des configurations du monde. Cette idée surgit encore plus précisément chez Anaximandre, qui parle carrément d’innombrables mondes animés – les uns disparaissent, les autres surgissent, de sorte que rien ne demeure permanent sinon la transformation du mouvement et ce qui porte en soi toute création et tout déclin, d’où tout provient et où tout disparaît – Simplikios cite le mot exact d’Anaximandre « d’où cela provient, là cela disparaît, car il y a compensation et remplacement de la dégradation dans la suite du temps » (Phys. f. 6)

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