A propos de "vraie" philosophie [FIN]

Publié le par Sylvain Saint-Martory


Une réflexion plus élaborée permet, en effet, à Brunner d'affirmer : « Dans le monde des ânes, c’est-à-dire relatif à l'entendement de l'âne, l'homme serait le plus sot des ânes » ; et il n'a pas tort. En effet, de même que notre entendement pratique humain est « identique » à notre monde humain d’après la proposition VII de Éthique II stipulant : « L'ordre et la connexion des idées est le même (= identique à) que l'ordre et la connexion des choses », nous sert à vivre et à nous orienter dans notre monde humain, « chaque » espèce ou genre a son entendement spécifique qui lui permet de vivre et de s'orienter dans le monde qui lui est identique.
  

Nous sommes bien loin de cet instinct mécanique animal, qui est là uniquement pour servir de piédestal à notre intelligence humaine suprême..! Or, nous devrions plutôt revoir à la baisse cet entendement qui nous interdit de saisir « véritablement » le penser de toutes les espèces prises une à une, et qui nous fait prendre le penser animal pour un « vulgaire » instinct. Nous ne saurons jamais rien réellement du penser de la mouche, du crocodile, de l'araignée, du papillon, etc., etc., mais de-là à ravaler leur « penser » au niveau d'un instinct ! Leur entendement joue pour eux le même rôle que celui de notre entendement pour nous, à savoir vivre et s'orienter dans leur monde spécifique. Pour cette raison, nous ferions bien de remettre en question notre « pseudo-faculté » de connaître, de comprendre et d’expliquer « absolument » notre monde et ses choses avec notre penser relatif, d'où ne peut sortir la Vérité absolue.
   

C’est pourquoi, à la superstition religieuse et à scolastique idéaliste, j'ajoute la doctrine matérialiste [celle des Aristote, Épicure, Avicenne et Averroès notamment, mais aussi des positivistes et des scientistes contemporains], qui se targue de connaître, de comprendre et d’expliquer notre monde. Que peut-on envisager connaître « absolument » : nos choses en perpétuelle transformation, en incessant changement..? Et comment pourrions-nous les connaître ? Au moyen de la causalité qui a cours dans notre monde, et qui nous fait courir sans cesse à la recherche de la « première cause » ? Est-elle le primus motor, le premier Agent, le big bang, la théorie des cordes, « quid » encore, demain ? Qu'il s'agisse de l’une ou l’autre cause première ne change rien en matière de « croyance superstitieuse » ; il y est toujours question d'un fantôme extra-mondain, d'une puissance « surnaturelle » cachée au-delà du monde, d’un phénomène « méta-physique » – au-delà de la physique -, censés avoir mis le monde en mouvement, un jour: « un beau jour », faudrait-il dire, ou encore « par hasard » ! Avec un peu de malchance ou une lubie du Dieu superstitieux, notre monde n'existerait pas, et nous ne serions pas là ! Par chance, Dieu s’ennuyait dans sa solitude, et sa « libre volonté » lui a permis de créer notre monde ! 
 
Philosophiquement parlant, ce « libre arbitre » est une illusion de notre penser, une de ces « croyances au miracle » faisant de nous des « dieutelets », des petits dieux capables de faire commencer la chaîne causale à partir de nous - certes, seulement en certaines circonstances, puisque même Kant admet des causes nécessaires, à côté d’une causalité semi-libre ! Lesquelles ? Qu’il s’agisse de notre naissance, du cours de notre vie, de notre mort, ou de quoi que ce soit d’autre, rien ne dépend de notre « pseudo-volonté libre » : avoir la conscience d’agir librement, c’est être inconscient du déterminisme infini, de l’enchaînement infini de l’infinité des causes et des effets de tout phénomène ou événement (naturel, historique ou personnel) ; sauf à quiconque d’établir le contraire en proposant un exemple concret ! Dans notre monde, tout est « nécessaire » rien n’est contingent. (Éthique I, proposition XXIX)
 
Sur le plan philosophique, la question la plus superstitieuse demande: « Comment tout cela a-t-il commencé..? » La religion, la scolastique idéaliste et le matérialisme ne peuvent s'en empêcher, et pourtant idéalisme et matérialisme se prennent pour la philosophie ! Or, la philosophie, elle, ne connaît aucun commencement de notre monde…
 
La croyance superstitieuse du matérialisme ne s'arrête pas en si mauvais chemin, puisque le scientisme matérialiste contemporain, persuadé que notre monde est « absolu », c'est-à-dire que la matière existe « absolument », poursuit sa quête infinie – car elle ne finira réellement jamais – de la particule « absolument » simple, indivisible, non composée et « première », puisque tout aurait émané d'elle. Elle permettrait ainsi de comprendre et d'expliquer, paraît-il, notre monde et son origine, puisque, si vous donnez seulement cette particule initiale véritablement « simple » au premier ballot venu, lui aussi vous construira facilement notre monde, à la manière d’un jeu de construction ! Or, tout le problème est d'y parvenir, et pas davantage les machines de la science-fiction de demain que nos cyclotrons d'aujourd'hui n'y arriveront jamais. On ne peut pas nier l'atome industriel, technologique, mais l'atome des matérialistes, la « première brique », n'existe pas réellement, absolument ! (cf. ci-dessus)
 
L’atome des philosophes n’est qu’une « construction auxiliaire » de notre penser, au même titre que les mathématiques par exemple, et il n’a donc même pas une réalité relative, à l'exemple des multiples autres choses de l’expérience des sens. Pourtant, cette construction auxiliaire du penser convient très bien pour expliquer notre monde par le mouvement universel de ce « quid », même si la matière n'est en dernière analyse que du mouvement - mais, mouvement de « quoi » ? C'est une autre histoire ! Le mouvement demeure donc toujours sans substrat réel ; il n’y a pas de « porteur » du mouvement, et le matérialisme est « sans matière » ; n'en déplaise aux matérialistes, ils en seront privés jusqu'à la fin des temps..! Forcément, cette construction auxiliaire s’accorde avec l’explication « relative » de notre monde, lequel est seulement le « pensé », le contenu pensé, de notre « penser » 
 
Pour démontrer que notre monde n’est pas « absolu », c'est-à-dire qu'il n'a pas d'existence absolue, pas de réalité absolue en dehors de notre entendement, et qu'il est seulement « relatif » à notre entendement, c’est à dire qu’il n’existe que « dans et par » notre entendement humain, je me sers ici de l'hypothèse de Brunner, corroborée par Albert Einstein, dont le « Dieu » était aussi celui de Spinoza.
 
[Pas de chance pour Spinoza, les rabbins et autres Messieurs du Mahamad n'ont pas confondu le Dieu superstitieux et ce qu’il nomme « Dieu »]
 
Je reprends et complète à ma manière l'hypothèse de Brunner. En gros, Brunner nous dit : « Si, par hypothèse, tous les humains venaient à disparaître en même temps, s’il n'y avait donc plus un seul humain sur Terre, notre monde n'existerait plus tel qu'il était à cet instant précis, puisqu'il n'y aurait plus un seul humain pour le penser » : « notre » soleil, « nos » mers, « nos » montagnes, « nos » animaux, et toutes « nos » choses humaines – naturelles et artificielles – existant seulement en relation à « notre » entendement humain ne seraient plus là, puisque personne ne serait là pour les penser, c’est-à-dire se les représenter – TOUT se serait évanoui ! Sans entendement humain, plus de monde humain ! Cela tient à ce que les choses, selon Brunner, ne sont rien d’autre que nos « sensations » associées à nos « représentations », lesquelles sont prises à tort pour les causes de ces sensations : il n’y a donc, rien de « matériel » là-dedans, au sens ordinaire de ce mot !
 
Toutefois, le fait que « notre » monde humain n'existerait plus pour un entendement et des yeux humains, n'empêcherait pas les infinis autres mondes infinis, existant « relativement » - en relation - à d’infinis autres entendements infinis en leur genre, de continuer à exister pour chacun d’eux, aussi longtemps qu’il y aurait des individus participant de chacun de ces entendements pour les penser. Par exemple, le monde des chats continuerait à exister, tant qu'il y aurait des « individus-chats » pour le penser ; or, les chats, dans leur entendement de chat, ne pensent pas notre soleil ou toute autre chose humaine « à notre manière humaine ». Et donc, si « notre » soleil n'existait plus tel qu'il est perçu par nous dans notre entendement humain, les chats continueraient à percevoir, à leur manière de chat, avec leur entendement de chat, ce « quid » qui les réchauffe – que nous appelons soleil -, et dont nous n'aurons jamais la moindre représentation par un entendement et des yeux de chat.
 
Notre soleil et toutes « nos » choses, perçus par notre entendement pratique humain, n'existeraient plus : « notre » monde aurait cessé d'exister, il aurait purement et simplement « disparu », il se serait totalement « évanoui », « volatilisé »..! Si ce raisonnement est poussé à sa limite extrême, à savoir la disparition complète de tous les individus participant des infinis entendements infinis avec leurs mondes infinis co-existants au nôtre, tout ceci montre et démontre que :
 
 LA SEULE RÉALITÉ ABSOLUE EST LE PENSER ABSOLU..!
 
[Le Penser absolu est le « Penser sans représentation », par opposition à l'infinité des pensers relatifs, dont le nôtre, avec leur « pensé » ou contenu pensé en images représentatives, voire sous d'autres formes dont nous ne saurons jamais rien]
 
Nous sommes bien loin de la superstitieuse « chose en soi » ou absolue de Kant, existant « absolument », c’est-à-dire indépendamment d’un penser qui la pense. Ainsi, d’après cette idée de « chose en soi » de Kant, si tous les humains disparaissaient à la fois, « nos » choses humaines continueraient à exister telles qu'elles étaient auparavant, même sans êtres humains pour les penser, puisqu'elles sont « absolues », ce qui signifie aussi « immuables ». Et ainsi le Dieu superstitieux trônerait-il dans un univers vidé de ses fidèles sur un décor de carton-pâte..!
 
[« Je ne prétends pas avoir rencontré la meilleure des philosophies, mais je sais que je comprends la "vraie philosophie". » (Spinoza, Correspondance)]
 
 
 

 

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