L'espace chez Brunner = la "juxtaposition des choses"

Publié le par Sylvain Saint-Martory

 
 
La doctrine de Brunner sur l’espace, comme il en ira pour le temps, repose sur la certitude que notre penser de l’entendement pratique ne peut penser que des choses, et en aucun cas des néants, des fantômes. C’est pourquoi il commence par invalider l’idée de néant, l’idée de rien, comme étant quelque chose.
 
Selon lui, le penser est seulement la forme qui ne porte en elle-même aucune espèce de contenu, et qui n’en reçoit aucun autre que la totalité des choses pour les penser dans leur unité. Dès que nous pensons, en effet, nous sommes incapables de penser autre chose que des choses, et de même absolument incapables de ne pas penser une chose. Nous ne pouvons pas soustraire les choses au penser, nous ne pouvons pas penser le néant : notre penser est un penser de l’expérience des choses. Toute notre expérience se rapporte aux choses et tout notre penser s’applique à notre expérience. Même le penser le plus abstrait, le plus complexe, le plus sublime est un penser relatif à notre expérience et il repose sur des images des choses.
 
Nous ne pouvons pas penser le rien, le rien positif qui serait quelque chose ; le rien est pour nous un rien relatif  et il a toujours seulement une signification relative. Nous pouvons assurément penser un rien relatif, c’est-à-dire un « non, pas cette chose », à la place de quoi nous pensons alors autre chose ; par exemple, quand nous cherchons une chose et ne la trouvons pas, nous disons « Il n’y a rien », et ainsi nous voulons dire que la chose recherchée n’est pas là où nous la cherchons. Mais il y a d’autres choses, là où nous cherchons. Ce que nous pouvons réellement penser là (excepté ce que la plupart des gens croient penser en raison du mot rien), c’est toujours seulement « pas cette chose, mais une autre ». Nous ne pouvons jamais concrétiser dans le penser le rien positif, à savoir « pas du tout de choses ».
 
Nous comprenons donc pourquoi il nous est impossible de penser un début ou une fin. Nous pensons seulement le début relatif ou la fin relative, c’est-à-dire le devenir d’une chose à partir d’autres choses et la cessation d’une chose dans sa manière d’être et sa transformation en une autre manière d’être. Penser le commencement absolu et la fin absolue des choses est inenvisageable ; pour pouvoir les penser, en effet, nous devrions pouvoir penser, avant le commencement et après la fin, un néant, un « pas de choses » ; or, précisément, nous ne pouvons pas le faire, puisque nous ne pouvons penser que des choses. Un penser sans représentations, un penser sans choses, ne serait pas un penser ; donc, soit nous pensons des choses, soit nous ne pensons pas du tout. C’est pourquoi seul le milieu de l’existence des choses peut être pensé, mais absolument pas leur commencement ni leur fin.
 
Pour s’en persuader, il suffit d’examiner les tentatives extrêmes utilisées par la pensée humaine afin d’aller au-delà de son penser des choses, et notamment les chimères mythologico-poétiques de la Création et du Déclin du monde. On n’y trouve en vérité aucun commencement du cosmos, ni aucune fin par anéantissement ; à la place, dans l’un ou l’autre cas, il est question d’un chaos des choses. Ils prononcent le mot rien, mais ils ont l’image d’un état chaotique infiniment dilué du Tout, c’est-à-dire un changement d’état de ce qui est, mais pas le non-être ; à vrai dire, leur néant ne se distingue pas du Tout, de ce qui est
 
Il appartient donc de prendre en compte que nous ne pouvons pas penser réellement l’espace vide, ce qui nous conduit à des développements infiniment importants sur l’Espace, puis sur le Temps, car la véritable explication de ces concepts à propos desquels règne la plus grande confusion, n’est possible que grâce aux choses.
 
Nous ne pouvons pas penser l’espace vide pour la même raison qu’il nous est impossible de penser le début et la fin des choses ; l’espace vide serait quelque chose ne contenant pas de choses, il serait une représentation sans aucune représentation – il est par conséquent impensable comme les formes a priori de Kant.
 
Nous ne connaissons aucun Espace, car qui a déjà vu une fois l’Espace ? Celui-là a toujours vu seulement des choses ; nous ne pouvons pas penser l’Espace, nous pensons toujours seulement des choses, et nous pouvons bien faire abstraction de telle chose particulière, pas de toutes les choses en général. La chose dans l‘espace est comme la chose unique que nous avons saisie dans notre point de vision ; or, dans le champ de vision et hors du champ de vision, il y a aussi d’autres choses qui sont également des choses, même si nous ne leur prêtons pas attention à ce moment précis.
 
Ce que nous appelons l’Espace n’est « pas cette chose-là », mais autre chose dans quoi la chose en question se trouve et se meut. Dans le langage habituel, c’est l’air atmosphérique que nous appelons l’espace, le néant, bien que nous sachions que l’air est une chose ; ce qu’Aristote savait déjà et avait prouvé par une expérience, en montrant qu’un boyau gonflé est plus lourd qu’un boyau à plat. Et de même que l’air est une chose, l’espace est chosique.
 
L’espace, c’est l’ensemble des choses, où une chose se trouve. Opposer l’espace et les choses résulte de ce qui suit : nous percevons des choses, à vrai dire surtout par la vue et le toucher, et dans ce monde de choses invisibles et impalpables, nous pouvons en voir et en toucher certaines, car les choses sont principalement des phénomènes optiques et tactiles.
 
Au travers de choses transparentes, la vision nous permet de percevoir des choses opaques, comme plus claires ou plus foncées, comme couleurs, comme formes, au repos ou en mouvement. Nous pouvons voir les choses opaques, parce qu’il y a des choses transparentes entre elles et nos yeux. S’il n’y avait pas des choses transparentes et des choses opaques, nous ne pourrions pas y voir du tout ; et pas davantage, si elles étaient toutes opaques ou toutes transparentes.
 
Quant à l’espace, alors que nous percevons des choses visibles et tangibles à travers des choses invisibles et impalpables, notre expérience sensible nous fait considérer ces choses invisibles et impalpables comme si elles n’étaient pas des choses. Ainsi l’espace vide est une illusion due au manque de perceptions optiques et tactiles, satisfaisante pour l’expérience grossière des sens mais totalement insoutenable pour le penser.
 
La conception ordinaire de l’espace, à savoir l‘idée d’un espace non chosique, est principalement imputable à la transparence de l’air. Certes, on pourrait tout aussi bien appeler espace ou néant cette vitre, comme on le fait pour l’air, sauf que l’on n’aboutit pas à cette idée dans le cas du verre, parce que, malgré sa transparence, il se présente immédiatement comme une chose même à la plus grossière expérience des sens, ce qui n’est pas le cas pour l’air.
 
Aucun homme doué de raison n’a jamais tiré cette conclusion : « la vitre est transparente, elle est donc de l’espace vide », mais beaucoup font la déduction suivante : « l’air est transparent, il est donc de l’espace vide ». Il y a encore un très grand nombre d’individus, même parmi les plus instruits, qui ne réalisent pas clairement que l’air est une chose, ni qu’ils le sentent chaud ou froid comme une chose, que les vents sont du mouvement chosique de l’air, et qu’ils inspirent et expirent constamment cette chose appelée air. Tous et chacun devraient être conscients que la respiration ainsi que tout ce qu’ils entendent est le mouvement de la chose appelée air, et aussi qu’ils voient réellement l’air – en tant que « couleur du ciel » et  coloration gris-bleue, dont l’air peint les objets éloignés et semble estomper leurs contours.
 
En réalité, l’air n’est donc pas un néant pour les sens, mais bel et bien une chose : il est senti et représenté, il n’est pas complètement transparent, mais effectivement vu et entendu. Il est ressenti par la peau et par la respiration, voire goûté par des natures plus sensibles ; il n’est pas nécessaire que la science expérimentale le transforme en état gazeux ou solide pour nous convaincre que, de même que toutes les choses sont dans des choses, nous ne vivons pas non plus dans un espace, mais dans une chose, dans cette chose appelée l’air, tout comme les poissons vivent dans l’eau.
 
Toutefois, même si tout ceci est flagrant pour les sens, pour la grossière expérience sensible ordinaire plus influente qu’on ne croit sur le penser, l’air est achosique et invisible, et donc les choses se meuvent dans l’air comme s’il était un néant, comme s’il était un espace achosique ; le penser ordinaire de l’expérience sensible habituelle ne sait pas que l’air est un milieu résistant comme toute chose. Or, à propos du mouvement, ils connaissent seulement le mouvement dans l’espace, mais ni le mouvement des choses dans les choses, conformément au savoir véritable, ni le mouvement réel du monde Un des choses en lui-même.
 
A côté des choses, ils ont besoin en plus d’un néant, dans lequel ils font se mouvoir les choses. Interrogé sur la plus grande de toutes les choses, Thalès s’en moquait déjà en répondant : « l’espace, puisque toutes les choses sont dans le monde, mais le monde est dans l’espace, donc l’espace est la plus grande de toutes les choses. »
 
Même s’ils savent depuis longtemps que l’air est une chose, et s’ils affirment que quelque chose, un fin éther chosique, est disséminé dans l’univers entier des choses, cela ne les empêche pas d’admettre le néant en plus des choses. Quand quelque chose est en mouvement, ils ont recours au néant dans leur explication pour pouvoir expliquer que ce qui se meut, se meut dans le néant. Sans le néant d’un espace, d’un espace vide, il n’y a pour eux aucune explication du mouvement ; leur Kant enseigne expressément que le rien est incontournable pour expliquer le mouvement.
 
A SUIVRE

 
 

 

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