Brunner vu par Ferdinand Alquié

Publié le par Sylvain Saint-Martory



Dans la revue, les Cahiers du Sud, consacrée à Brunner, Ferdinand Alquié (1906-1985), professeur de philosophie à la Sorbonne, entre autre de Gilles Deleuze, a écrit un texte d’introduction sur la philosophie de Brunner, dont je rapporte ci-après l’essentiel.
 
 
 
Toutefois, je profite de l’occasion pour mettre en garde par avance contre ces historiens de la philosophie, dont fait partie Ferdinand Alquié, car leur éclectisme (aptitude à prendre chez chaque présumé philosophe ce qu’il aurait de bon) en fait davantage des « philosopheurs » que de « vrais » philosophes. En effet, il les conduit à penser « tout et son contraire », à prendre pour argent comptant à la fois l’immanence de Spinoza et la transcendance de Kant, la nécessité spinoziste et le libre arbitre de Descartes, etc.
 
J’admets volontiers le rôle qui s’impose aux professeurs de philosophie de ne pas enseigner les idées d’un seul philosophe - ou prétendu tel ! -, fut-il Spinoza, et donc de présenter aussi bien la doctrine du matérialisme que la scolastique idéaliste ou spiritualisme ainsi que la « vraie » philosophie, dont j’ai montré, à maintes reprises, en quoi elle diffère de la métaphysique matérialiste et idéaliste. 

La métaphysique, étymologiquement parlant, signifie ce qui est « au-delà du monde physique », et elle conduit à chercher un arrière-monde à notre monde, d’où celui-ci aurait émergé par la libre volonté d’un Dieu ou la magie d’un primus motor, voire d’un big bang en attendant la suite.
 
En conséquence, après avoir été confrontées à « tout et son contraire », durant leur année de philo, il reste ensuite aux chères têtes blondes à « penser vraiment par soi-même » ; ceci ne signifie nullement découvrir tout par soi-même, autrement dit refaire seul le parcours de la pensée universelle depuis des millénaires, mais seulement tenter de démêler le vrai du faux, le réel absolu du réel relatif, La Vérité de la Superstition ou « relatif fictivement absolutisé ».
 
Après cette mise en garde, je ne méconnais pas à Alquié la compréhension de la pensée philosophique de Brunner, mais je mets néanmoins en doute son aptitude à trancher au profit de la « vraie » philosophie, comme il en va pour nos pseudo-philosophes contemporains médiatisés, parmi lesquels André Comte-Sponville, entre autre, qui mélange allègrement science et philosophie, doctrine matérialiste et Esprit. [Cf. son dernier ouvrage, L’esprit de l’athéisme]
 
Dans son article sur Constantin Brunner, Ferdinand Alquié écrit notamment :
 
« J’aurais moi-même méconnu Constantin Brunner si un heureux hasard ne m’avait fait rencontrer, à Paris, quelques fervents admirateurs de son œuvre. Œuvre dont je puis dire, malgré trop d’aspects encore ignorés, combien l’étude promet d’être féconde. Car il suffit de lire quelques pages de Brunner pour apercevoir l’originalité et la force de la réflexion qui les inspire. Nous rencontrons ce mélange d’attrait et de difficulté qui annoncent et signifient un texte authentiquement philosophique. Il nous invite à nous penser nous-même, à mettre « l’être véritable à la place de notre quid, ou non-être », en sorte que « notre vie et le monde prennent pour nous un autre aspect et un autre regard… Esprit et monde, et Esprit malgré le monde ».
 
Extrait durecueil « Art, philosophie et mystique », le dialogue « La pensée et le pensé », le contenu pensé, est significatif si l’on sait que l’art, la philosophie et la mystique sont, pour Brunner, les « trois modes d’expression de l’Esprit » ou penser spirituel. Ils nous permettent d’échapper aux illusions que l’homme a créées en lui, illusions qui doivent être dénoncées comme superstitions. C’est la compréhension d’une vérité qui, tout à la fois, suppose et entraîne une modification de notre être, de l’être de celui qui la comprend. Ici se retrouve l’inspiration originelle de la philosophie qui, bien plus que savoir scientifique, est médiation éthique.
 
Brunner dissipe la confusion entre la philosophie et la science, et il renonce également au mythe contemporain, le mythe de l’histoire considérée comme juge et mesure de la philosophie. Certains, confondant philosophie et idéologie, veulent voir dans la démarche philosophique le produit de conditions sociales. D’autres, croyant au contraire revenir aux véritables sources, sont persuadés que la philosophie moderne est entrée, depuis Nietzsche, dans une voie entièrement nouvelle, et tiennent les doctrines classiques pour inutiles et dépassées.
 
Ainsi, ce qui change en l’homme fait oublier ce qui, en lui, échappe au temps, l’étude de l’historicité laisse perdre ce qui, dans la philosophie, est méditation sur l’éternité. Brunner combat ce conformisme contemporain qui se croit anticonformiste, parce qu’il est anticlassique ! il met en lumière ce qui, en l’homme, exprime d’immuables structures, d’intemporelles lois ; il rend la philosophie à sa destination véritable, en retrouvant son irremplaçable essence.
 
Brunner n’hésite pas à reconnaître en Spinoza son véritable maître, sans faire de sa philosophie un commentaire servile. Au contraire, il le réinterprète de telle sorte que le lecteur de « Matérialisme et Idéalisme » pénètre plus profondément dans la doctrine spinoziste des Attributs.
 
Il se distingue également de la doctrine spinoziste des trois genres de connaissance en opposant l’Entendement pratique et l’Esprit, tout en introduisant une troisième faculté, nommée Superstition, laquelle manifeste la tendance qu’a l’homme de prendre le relatif pour l’absolu.
 
La pensée de Spinoza est sauvegardée par le souci de combattre la superstition, et de substituer à la fiction, créée par l’homme, d’un Dieu anthropomorphe, la véritable idée de Dieu que, cependant, Brunner préfère appeler Esprit ou le Pensant. Ainsi, il nous apprend qu’avec l’entendement pratique, source des sciences, peut coïncider soit la superstition, soit l’Esprit, mais que Superstition et Esprit ne peuvent se rencontrer ensemble ; d’où la distinction de Brunner entre les « hommes de l’Esprit » et les Autres, les superstitieux.
 
Voilà longtemps que nul philosophe n’avait répété que l’homme n’est pas la mesure des choses, n’avait entrepris de préférer l’Être véritable qui constitue l‘essence de l’homme, à ce non-être où l’homme veut aujourd’hui découvrir sa réalité. On ne nous donne plus à choisir entre l’objectivisme matérialiste, le subjectivisme humaniste, ou leur confusion soi-disant dialectique. Une autre voie est ouverte, voie dont Spinoza disait déjà qu’elle était aussi difficile que rarement parcourue, et qui, pour être éternellement proposée aux hommes, ne peut sembler à chacun de nous, que présente et nouvelle. » [Fin de citation]
 
Remarque :
 
Pour être tout à fait honnête, je n’ai pas reproduit ici les propos de Ferdinand Alquié confirmant ce que je disais à propos des penseurs du « tout et son contraire ». En effet, Alquié n’accepte pas la critique virulente de Brunner contre Kant et le kantisme, au point d’écrire : « Je ne saurais engager ici de telles discussions, et je ne voudrais pas, à propos de Brunner, revenir à mes propres options philosophiques » : vous avez dit « philosophe »..? !
 
Je me borne à rappeler que le Dieu de l’idéalisme ou spiritualisme de Descartes et de Kant est en tout point identique au Dieu chrétien en sa qualité de supposé créateur de notre monde, censé disposer d’un libre arbitre omnipotent

 
 
 
 

 

Publié dans PHILOSOPHIE

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